samedi 21 février 2026

03 Les glaces ne fondent jamais

                     Les glaces ne fondent jamais

     Jean-Michel avait 19 ans en 1958, c’était un garçon comme tant autre, en excellente santé, heureux de vivre, au sourire facile, toujours prêt à rendre service  et ne se souciant pas trop du lendemain. Plutôt beau garçon, il avait un succès plus que raisonnable avec les filles de la petite ville, qu’il aimait à faire danser les samedis soirs dans les bals populaires. Il avait suivi un apprentissage de mécanicien chez un ami de ses parents, chez qui il travaillait maintenant en tant qu’ouvrier qualifié donnant toute satisfaction à son employeur.
     En fin d’année 1958, il fut convoqué pour aller faire ses trois jours et plus tard son service militaire. Pour cause d’interminables problèmes sur le sol Algérien, ce service militaire obligatoire avait vu sa durée rallongée de dix-huit jusqu’à vingt-huit mois. Quelques rares appelés avaient la chance de faire ce service militaire en France, mais la plupart des membres du contingent, après une période d’entrainement relativement courte, se retrouvaient rapidement en Algérie pour de soi-disant opérations de pacification qui étaient en réalité une guerre d’indépendance dure, violente et impitoyable.
     Affecté au 8eme RPIMa (Regiment Parachustiste Infanterie de Marine) il passa la plus grande partie de son service sur le sol algérien, ne rentrant en France qu’une seule fois pour une courte permission. Il passa cette courte permission chez ses parents, très calmement, refusant de sortir et d’aller retrouver ses anciens copains et refusant totalement de parler de sa vie au combat.
     Il fut finalement libéré début d’année 1961 et retrouva le chemin de sa ville natale où ses parents l’attendaient pour célébrer son retour. La célébration fut on ne peut plus brève, Jean-Michel n’avait simplement pas envie de faire la fête, le garçon souriant et insouciant qui était parti deux ans plus tôt semblait avoir disparu, l’homme qui rentrait était renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Il dormait très mal, sans  cesse réveillé par des cauchemars qui le ramenaient là-bas, sur les zones de combats et de misère. Il refusait totalement de parler de son séjour en Algérie, de la guerre, de ses amis et des soldats avec qui il avait vécu près de deux ans, comme s’il voulait enfoncer au fond de lui-même des souvenirs pénibles, trop durs à oublier.
     Il contacta son ancien employeur, qui bien que n’en ayant pas vraiment besoin, accepta de le réembaucher. Après tout, les affaires marchaient bien, Jean Michel était un soldat revenant au pays et le fils d’un de ses amis, il ne se sentait pas le cœur a refusé de lui donnait une chance. Très vite il regretta sa générosité, l’ancien parachutiste n’était plus du tout l’employé sympathique et travailleur, qu’il avait connu deux ans plus tôt. Bien que toujours excellent mécanicien, Jean-Michel travaillait toujours seul, se disputant souvent avec ses collègues, refusant de donner ‘’un coup de main’’ lorsque le besoin s’en faisait sentir et traitant les clients avec hargne et colère. En outre, le jeune homme passait de plus en plus de temps dans les bars et souvent arrivait au travail en retard et incapable d’assumer son travail. Le patron avait beaucoup d’affection pour le fils de ses amis, un soir il le prit à part, lui parla longuement, essayant de lui faire cracher ces souvenirs de la guerre qui lentement le détruisaient, lui demandant de redevenir le ‘’môme’’ qu’il avait été avant de partir. Jean-Michel se buta encore plus, refusa la main tendue et finalement envoya promener son patron et décida de quitter son emploi.
     Très vite, il trouva un autre emploi, dans un grand garage de la ville d’à côté. Le changement sembla lui faire du bien, nul ne le connaissait ici et nul ne ressentait le besoin de lui demander constamment si tout allait bien. En outre, dans le bureau de son nouveau patron, il avait fait la connaissance de Sophia, la secrétaire du garage qui l’avait accueilli presque comme un vieil ami. Pour la première fois depuis longtemps Jean-Michel avait retrouvé son sourire, il trouvait beaucoup d’excuses pour passer au bureau et Sophia semblait toujours heureuse de le voir. Bientôt, ils sortirent ensemble, de nouveau Jean-Michel retrouva le chemin des bals du samedi soir et fréquenta les bars de moins en moins. Les souvenirs de la guerre semblaient tout doucement disparaitre, il dormait mieux et les rêves avaient plus ou moins disparu. Pour plusieurs mois, il sembla heureux de vivre, il avait présenté Sophia a ses parents et déjà on parlait de mariage, ses parents adoraient la jeune fille qui par son sourire avait transformait leur fils.   
     Et puis, un soir, à la sortie de la gare, Jean-Michel avait aperçu un soldat du 8em RPIMa en uniforme, arborant fièrement les insignes du régiment. Sans vraiment savoir pourquoi, un déclic s’était fait, brutal et imprévisible, et Jean-Michel, d’un seul coup était reparti là-bas. Il avait une nouvelle fois cherché l’oubli dans un bar, il avait de nouveau refait les mêmes rêves, il avait de nouveau perdu son sourire et avait retrouvé son visage des mauvais jours. En quelques jours il était redevenu l’ex-parachutiste rentrant d’Algérie, renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Sophia ne le reconnaissait plus, ne savait plus qui il était, avait même peur de lui, son employeur ne comprenait pas ce qui se passait et lui demanda vertement de changer son attitude. Jean Michel ne pouvait plus faire marche arrière, et quelques jours plus tard, il perdait de nouveau son emploi.
     Lorsqu’elle lui remit son dernier chèque, Sophia avait des larmes dans les yeux, mais elle trouva la force de lui dire qu’il valait mieux ne plus revenir, même pas pour elle, elle le regretterait beaucoup, mais elle pensait que cela valait mieux. Jean-Michel haussa les épaules, comme s’il s’en fichait un peu, comme s’il avait des problèmes beaucoup plus important, il traversa la rue entra dans un bar et il se serait enivré une fois de plus, mais le patron refusa de le servir.
     Fou de rage, il rentra chez lui, jeta dans un sac quelques vêtements et sans même dire adieu à ses parents ou à un quelconque de ses amis, il se rendit a la gare et s’embarqua dans le premier train sans même s’inquiéter de savoir où il allait. Durant les mois qui suivirent, sa mère guetta le facteur avec angoisse dans l’espoir d’une lettre, n’ayant aucune idée où était son enfant, l’imaginant malade, ivre, blessé ou même mort. Plus de six mois plus tard, le facteur lui remis une lettre tamponnée au Canada, elle entra dans sa cuisine et ouvrit la missive les mains tremblantes d’incertitude, peu à peu elle se détendit, la lettre était bien de son fils et il était vivant. Il ne parlait absolument pas de ce qu’il avait fait depuis son départ, dans quelle ville il était allé, comment il avait vécu. Il racontait seulement qu’au hasard de ses pérégrinations et des soirées de boissons, il s’était lié d’amitié avec un Canadien de Québec. Espérant qu’un grand changement de situation l’aiderait à oublier les souvenirs qui le hantaient, il avait suivi son nouvel ami au Canada. Il avait régularisé sa situation et il travaillait maintenant pour une société forestière canadienne qui l’avait expédié dans un camp en pleine forêt. Le travail était extrêmement dur, il travaillait sept jours sur sept, les heures étaient longues et pénibles, il se couchait chaque soir si fatigué qu’il s’endormait comme une masse et ne rêvait plus. En outre, l’alcool étant interdit dans le camp, il était de nouveau sobre et avait retrouvé sa bonne santé, il comptait rester dans ce camp pour de longs mois et après ‘’Qui sait ?’’ Il terminait en disant qu’il avait une fois de plus retrouvait le soleil.
     Quelque six mois plus tard, il retournait à Québec où il retrouva son ancien camarade de boisson, ensemble ils se rendirent dans un pub et célébrèrent son retour. Et là, d’un seul coup dans ce bar, après une demi-douzaine de verres, quelque chose se passa, un geste, un gout, une odeur, quelque chose d’autre peut-être, mais d’un seul coup, il se revit en Algérie avec ses camarades de combat, buvant de la bière après une journée de ‘’pacification’’ particulièrement pénible. Il revit le visage rigolard du lieutenant Kléber, levant son verre à la santé des dissidents qu’ils trouveraient demain, une fois de plus le déclic s’était fait et il était reparti là-bas, il oublia la bière et sortit en courant, mais il était trop tard, il entra dans un autre pub et s’enivra royalement.
     Le lendemain il se réveillait avec une gueule de bois fantastique, ce qui ne l’empêcha pas de suivre son vieil ami dans un autre pub, et un autre et un autre. Avant d’avoir compris, Jean Michel avait de nouveau retrouvé sa tête des mauvais jours, buvant pour s’abrutir et oublié, dormant mal et rêvant a son passé de para. A partir de là, la dégringolade avait été rapide, en quelques semaines il se retrouva sans le sou. Il avait alors décroché un autre emploi dans un camp perdu en forêt ou il avait travaillé quelques mois avant de rentrer au Québec pour faire la tournée des pubs et s’enivrer chaque jour avec celui qu’il prenait pour son ami.
     La chose durait maintenant depuis près de 20 ans, lorsqu’il était fauché Jean-Michel trouvait un emploi en forêt, dans des camps de forestiers ou de construction. Il ne refusait aucun emploi même les plus difficiles ou dans les coins les plus isolés, là, il se jetait dans le travail, oubliait pour un moment les problèmes de la vie, il se refaisait une santé et regonflait son compte en banque et revenait ensuite à Québec, toujours avec au cœur le désir de remonter la pente.
     Au fil des années, il y avait eu quelques bons moments bien sûr, de longues périodes sans alcool, quelques voyages et balades à travers le pays, deux ou trois rencontres féminines et l’espoir de se refaire une vie. Plusieurs fois il avait cru avoir retrouvé le gout de la vie et du soleil, mais cela ne durait jamais très longtemps, au bout de quelques mois, il craquait de nouveau. Il reprenait alors ses infernales tournées des bars et des pubs et replongeait dans de longues périodes de débauche, ne sachant même plus depuis longtemps si ce besoin de boire était son désir d’oublier ses vieux souvenirs ou tout simplement, s’il cédait aux vieux démons de l’alcool. Il avait depuis longtemps oublié son rêve de retour en France et ses parents étaient depuis longtemps sans nouvelle.   
     En ce début d’année 1983 il avait trouvé un emploi de mécano/chauffeur pour une grosse boite pétrolière qui l’avait envoyé en Alaska, a Dead horse, près de Prudhoe bay, presque au cercle polaire. Il était là depuis plusieurs mois, bientôt il repartirait vers le sud et irait se ‘’reposer’’ au Québec. Nous étions au mois de juin, bientôt ce serait le solstice d’été, les nuits étaient devenues si courtes qu’elles étaient presque inexistantes et avant de partir Jean Michel s’était promis de se rendre au bord de mer, de se balader sur la plage, afin de voir, vraiment voir le soleil de minuit.      
     La journée avait été merveilleuse, à peine froide, le soleil avait réchauffé la terre et les neiges pendant de longues heures, une légère buée s’élevait de la mer qui s’étalait  devant lui, aussi loin que la vie.
     Là-bas le soleil se couchait dans un ciel d’un rouge/jaune/gris/violet absolument indescriptible, il disparut l’espace d’un instant et presque aussitôt sembla ressortir de terre et recommença à s’élever vers les cieux. La nuit qui n’en était plus une vivait, éclatait, explosait de lumières et de couleurs. Jean-Michel avait arrêté de marcher pour admirer ce ciel sans limites et essayer d’absorber cette beauté afin de la garder en lui pour toujours et peut être un jour pouvoir la raconter. Il se sentait calme, heureux, ce soir les mauvais rêves étaient si loin, le monde, la vie, tout était si beau.
     Il s’aperçut soudain qu’il n’était pas seul sur cette plage. Pas très loin de l’endroit où il s’était arrêté pour respirer la beauté de ce lieu et de ce moment, assis en tailleur sur un gros rocher, silencieux et immobile, lui aussi contemplant le ciel, se tenait un vieil indien.
     Jean-Michel avait envie de s’approcher, mais il hésita de longues minutes, n’osant pas déranger le vieil homme, mais celui-ci sembla deviner sa présence silencieuse, son visage se tourna dans la direction du français, son regard accrocha le regard de Jean-Michel, un minuscule sourire se dessina sur ses lèvres l’invitant à le rejoindre.
     Debout à ses côtés, Jean-Michel continuait d’admirer la mer et le lever de soleil, il ignorait si le vieil homme  parlait l’anglais ou seulement son dialecte ancestral et il hésitait à s’adresser à lui, lorsque celui-ci murmura.
     ‘’Le ciel et le soleil sont vraiment très beaux ce soir, je pense que les Dieux se sont mis d’accord pour faire de ta dernière nuit ici, un moment à ne jamais oublier’’.
     Jean-Michel ne l’avait jamais vu, il ignorait qui il était, comment diable pouvait-il savoir que cette nuit était sa dernière nuit ici. Comment pouvait-il deviner que demain il repartirait, le vieil homme s’arrêta de parler, mais son sourire continuait d’illuminer la nuit.
     Jean-Michel crut nécessaire de lui parler, sans trop savoir quoi dire, il pointa la main vers la mer sous ce léger brouillard.
     '’La glace a finalement fondu, les eaux sont libres’’
     Le vieil homme souriait toujours, mais d’une manière un peu différente maintenant, il se leva péniblement et commença de s’éloigner, il se retourna une dernière fois et murmura encore.
     ‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il  se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’

     Quelques heures plus tard, Jean-Michel retrouvait son camion, un énorme tracteur routier, trainant une longue remorque plate, chargée de lourdes caisses solidement amarrées par de grosses chaines solides. Il démarra le moteur, l’écouta ronronner avec plaisir, le laissa chauffer un moment avant de se glisser sous le volant, puis il quitta l’entrepôt et prit la direction de la Dalton Highway qui devait le mener à Coldfoot, Fairbanks et ensuite  Anchorage.
     Il s’offrit le luxe d’un petit détour, passant à proximité de la mer et de la plage ou il avait rencontré le vieil indien, le brouillard léger qui recouvrait la mer la nuit dernière s’était levé, aucun nuage dans le ciel, la journée était magnifique, la mer recouverte de glace s’étendait aussi loin que l’on pouvait voir, le français sourit un instant en repensant au vieil homme et s’engagea résolument sur la Dalton highway.
     La route était monotone, le large ruban s’étendait loin devant lui, très souvent droit comme un I à perte de vue. Si la vue dans le lointain était magnifique, de chaque côté de la route s’étendaient des landes plates, gelées et recouvertes d’une maigre végétation sans aucun intérêt. Jean-Michel essaya de se concentrer sur la conduite du gros camion, évitant de laisser son esprit vagabonder, mais il n’y avait somme toute pas grand-chose pour retenir son attention. Les mains toujours fermement cramponnées au volant, Il ferma les yeux. Presque aussitôt il se vit à Québec dans son bar favori et il sut sans le moindre doute qu’une fois de plus il allait craquer et que ces vacances ne seraient qu’une nouvelle suite de folies. Puis il revit et repensa a sa dernière petite amie, elle lui manquait beaucoup, il aurait tant aimé la revoir, mais elle refusait de revenir depuis qu’il l’avait frappée un soir d’ivresse. Il repensa a ses parents si loin d’ici et puis d’un coup, il se revit là-bas, loin d’ici, en Algérie. Il revit le lieutenant Kléber, que tout le monde avait surnommé le SS, il le revit aboyant ses ordres avec hargne et colère, ordonnant impitoyablement les actions les plus violentes, les plus brutales sans la moindre hésitation. Il ferma les yeux un peu plus fort, son pied appuya sur l’accélérateur, le lieutenant avait disparu, maintenant il voyait Sophia qui pleurait, il aurait voulu lui demander pardon, mais il était trop tard. Il enfonça encore l’accélérateur, le moteur hurlait, le camion volait sur la piste, il revit le vieil indien et il l’entendit encore une fois.
     ‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il  se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’

     Il ne sentait plus les petits cahots de la route, il avait l’impression que son camion flottait dans l’espace, les yeux toujours fermés, il n’entendait plus le hurlement du moteur, il souriait. Soudain, ce fut comme si une main de géant avait stoppé le gros camion dans l’espace, emporté par la vitesse son corps glissait vers l’avant, il se sentait comme aspiré par le volant qui lui entrait dans le ventre, lui défonçait la poitrine, il crut entendre les chaines claquer derrière lui, il imagina les lourdes caisses glissant vers la cabine, il devina que l’arrière de la cabine s’écrasait sur son dos, il ne souffrait pas, il souriait toujours … Jean-Michel avait retrouvé le sourire de ses 19 ans

Prudhoe Bay     Alaska     Juin 1983

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