Les histoires oubliées
mardi 21 avril 2026
samedi 21 mars 2026
02 Avant-propos
Avant-propos
Il y a quelques mois, alors que je terminais l’écriture du
‘’Tour du monde en 80 ans’’, j’ai retrouvé au fond d’un tiroir plusieurs
feuillets écrits il y a très longtemps. Du fond de ma mémoire d’autres souvenirs
remontaient à la surface. J’ai donc décidé de commencer ce deuxième recueil
afin d’y placer ces quelques histoires oubliées.
ISBN 979-10-93774-14-5
samedi 21 février 2026
03 Les glaces ne fondent jamais
Les glaces ne fondent
jamais
Jean-Michel avait 19 ans en 1958, c’était un garçon comme tant autre, en excellente santé, heureux de vivre, au sourire facile, toujours prêt à rendre service et ne se souciant pas trop du lendemain. Plutôt beau garçon, il avait un succès plus que raisonnable avec les filles de la petite ville, qu’il aimait à faire danser les samedis soirs dans les bals populaires. Il avait suivi un apprentissage de mécanicien chez un ami de ses parents, chez qui il travaillait maintenant en tant qu’ouvrier qualifié donnant toute satisfaction à son employeur.
En fin d’année 1958, il fut convoqué pour aller faire ses trois jours et plus tard son service militaire. Pour cause d’interminables problèmes sur le sol Algérien, ce service militaire obligatoire avait vu sa durée rallongée de dix-huit jusqu’à vingt-huit mois. Quelques rares appelés avaient la chance de faire ce service militaire en France, mais la plupart des membres du contingent, après une période d’entrainement relativement courte, se retrouvaient rapidement en Algérie pour de soi-disant opérations de pacification qui étaient en réalité une guerre d’indépendance dure, violente et impitoyable.
Affecté au 8eme RPIMa (Regiment Parachustiste Infanterie de Marine) il passa la plus grande partie de son service sur le sol algérien, ne rentrant en France qu’une seule fois pour une courte permission. Il passa cette courte permission chez ses parents, très calmement, refusant de sortir et d’aller retrouver ses anciens copains et refusant totalement de parler de sa vie au combat.
Il fut finalement libéré début d’année 1961 et retrouva le chemin de sa ville natale où ses parents l’attendaient pour célébrer son retour. La célébration fut on ne peut plus brève, Jean-Michel n’avait simplement pas envie de faire la fête, le garçon souriant et insouciant qui était parti deux ans plus tôt semblait avoir disparu, l’homme qui rentrait était renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Il dormait très mal, sans cesse réveillé par des cauchemars qui le ramenaient là-bas, sur les zones de combats et de misère. Il refusait totalement de parler de son séjour en Algérie, de la guerre, de ses amis et des soldats avec qui il avait vécu près de deux ans, comme s’il voulait enfoncer au fond de lui-même des souvenirs pénibles, trop durs à oublier.
Il contacta son ancien employeur, qui bien que n’en ayant pas vraiment besoin, accepta de le réembaucher. Après tout, les affaires marchaient bien, Jean Michel était un soldat revenant au pays et le fils d’un de ses amis, il ne se sentait pas le cœur a refusé de lui donnait une chance. Très vite il regretta sa générosité, l’ancien parachutiste n’était plus du tout l’employé sympathique et travailleur, qu’il avait connu deux ans plus tôt. Bien que toujours excellent mécanicien, Jean-Michel travaillait toujours seul, se disputant souvent avec ses collègues, refusant de donner ‘’un coup de main’’ lorsque le besoin s’en faisait sentir et traitant les clients avec hargne et colère. En outre, le jeune homme passait de plus en plus de temps dans les bars et souvent arrivait au travail en retard et incapable d’assumer son travail. Le patron avait beaucoup d’affection pour le fils de ses amis, un soir il le prit à part, lui parla longuement, essayant de lui faire cracher ces souvenirs de la guerre qui lentement le détruisaient, lui demandant de redevenir le ‘’môme’’ qu’il avait été avant de partir. Jean-Michel se buta encore plus, refusa la main tendue et finalement envoya promener son patron et décida de quitter son emploi.
Très vite, il trouva un autre emploi, dans un grand garage de la ville d’à côté. Le changement sembla lui faire du bien, nul ne le connaissait ici et nul ne ressentait le besoin de lui demander constamment si tout allait bien. En outre, dans le bureau de son nouveau patron, il avait fait la connaissance de Sophia, la secrétaire du garage qui l’avait accueilli presque comme un vieil ami. Pour la première fois depuis longtemps Jean-Michel avait retrouvé son sourire, il trouvait beaucoup d’excuses pour passer au bureau et Sophia semblait toujours heureuse de le voir. Bientôt, ils sortirent ensemble, de nouveau Jean-Michel retrouva le chemin des bals du samedi soir et fréquenta les bars de moins en moins. Les souvenirs de la guerre semblaient tout doucement disparaitre, il dormait mieux et les rêves avaient plus ou moins disparu. Pour plusieurs mois, il sembla heureux de vivre, il avait présenté Sophia a ses parents et déjà on parlait de mariage, ses parents adoraient la jeune fille qui par son sourire avait transformait leur fils.
Et puis, un soir, à la sortie de la gare, Jean-Michel avait aperçu un soldat du 8em RPIMa en uniforme, arborant fièrement les insignes du régiment. Sans vraiment savoir pourquoi, un déclic s’était fait, brutal et imprévisible, et Jean-Michel, d’un seul coup était reparti là-bas. Il avait une nouvelle fois cherché l’oubli dans un bar, il avait de nouveau refait les mêmes rêves, il avait de nouveau perdu son sourire et avait retrouvé son visage des mauvais jours. En quelques jours il était redevenu l’ex-parachutiste rentrant d’Algérie, renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Sophia ne le reconnaissait plus, ne savait plus qui il était, avait même peur de lui, son employeur ne comprenait pas ce qui se passait et lui demanda vertement de changer son attitude. Jean Michel ne pouvait plus faire marche arrière, et quelques jours plus tard, il perdait de nouveau son emploi.
Lorsqu’elle lui remit son dernier chèque, Sophia avait des larmes dans les yeux, mais elle trouva la force de lui dire qu’il valait mieux ne plus revenir, même pas pour elle, elle le regretterait beaucoup, mais elle pensait que cela valait mieux. Jean-Michel haussa les épaules, comme s’il s’en fichait un peu, comme s’il avait des problèmes beaucoup plus important, il traversa la rue entra dans un bar et il se serait enivré une fois de plus, mais le patron refusa de le servir.
Fou de rage, il rentra chez lui, jeta dans un sac quelques vêtements et sans même dire adieu à ses parents ou à un quelconque de ses amis, il se rendit a la gare et s’embarqua dans le premier train sans même s’inquiéter de savoir où il allait. Durant les mois qui suivirent, sa mère guetta le facteur avec angoisse dans l’espoir d’une lettre, n’ayant aucune idée où était son enfant, l’imaginant malade, ivre, blessé ou même mort. Plus de six mois plus tard, le facteur lui remis une lettre tamponnée au Canada, elle entra dans sa cuisine et ouvrit la missive les mains tremblantes d’incertitude, peu à peu elle se détendit, la lettre était bien de son fils et il était vivant. Il ne parlait absolument pas de ce qu’il avait fait depuis son départ, dans quelle ville il était allé, comment il avait vécu. Il racontait seulement qu’au hasard de ses pérégrinations et des soirées de boissons, il s’était lié d’amitié avec un Canadien de Québec. Espérant qu’un grand changement de situation l’aiderait à oublier les souvenirs qui le hantaient, il avait suivi son nouvel ami au Canada. Il avait régularisé sa situation et il travaillait maintenant pour une société forestière canadienne qui l’avait expédié dans un camp en pleine forêt. Le travail était extrêmement dur, il travaillait sept jours sur sept, les heures étaient longues et pénibles, il se couchait chaque soir si fatigué qu’il s’endormait comme une masse et ne rêvait plus. En outre, l’alcool étant interdit dans le camp, il était de nouveau sobre et avait retrouvé sa bonne santé, il comptait rester dans ce camp pour de longs mois et après ‘’Qui sait ?’’ Il terminait en disant qu’il avait une fois de plus retrouvait le soleil.
Quelque six mois plus tard, il retournait à Québec où il retrouva son ancien camarade de boisson, ensemble ils se rendirent dans un pub et célébrèrent son retour. Et là, d’un seul coup dans ce bar, après une demi-douzaine de verres, quelque chose se passa, un geste, un gout, une odeur, quelque chose d’autre peut-être, mais d’un seul coup, il se revit en Algérie avec ses camarades de combat, buvant de la bière après une journée de ‘’pacification’’ particulièrement pénible. Il revit le visage rigolard du lieutenant Kléber, levant son verre à la santé des dissidents qu’ils trouveraient demain, une fois de plus le déclic s’était fait et il était reparti là-bas, il oublia la bière et sortit en courant, mais il était trop tard, il entra dans un autre pub et s’enivra royalement.
Le lendemain il se réveillait avec une gueule de bois fantastique, ce qui ne l’empêcha pas de suivre son vieil ami dans un autre pub, et un autre et un autre. Avant d’avoir compris, Jean Michel avait de nouveau retrouvé sa tête des mauvais jours, buvant pour s’abrutir et oublié, dormant mal et rêvant a son passé de para. A partir de là, la dégringolade avait été rapide, en quelques semaines il se retrouva sans le sou. Il avait alors décroché un autre emploi dans un camp perdu en forêt ou il avait travaillé quelques mois avant de rentrer au Québec pour faire la tournée des pubs et s’enivrer chaque jour avec celui qu’il prenait pour son ami.
La chose durait maintenant depuis près de 20 ans, lorsqu’il était fauché Jean-Michel trouvait un emploi en forêt, dans des camps de forestiers ou de construction. Il ne refusait aucun emploi même les plus difficiles ou dans les coins les plus isolés, là, il se jetait dans le travail, oubliait pour un moment les problèmes de la vie, il se refaisait une santé et regonflait son compte en banque et revenait ensuite à Québec, toujours avec au cœur le désir de remonter la pente.
Au fil des années, il y avait eu quelques bons moments bien sûr, de longues périodes sans alcool, quelques voyages et balades à travers le pays, deux ou trois rencontres féminines et l’espoir de se refaire une vie. Plusieurs fois il avait cru avoir retrouvé le gout de la vie et du soleil, mais cela ne durait jamais très longtemps, au bout de quelques mois, il craquait de nouveau. Il reprenait alors ses infernales tournées des bars et des pubs et replongeait dans de longues périodes de débauche, ne sachant même plus depuis longtemps si ce besoin de boire était son désir d’oublier ses vieux souvenirs ou tout simplement, s’il cédait aux vieux démons de l’alcool. Il avait depuis longtemps oublié son rêve de retour en France et ses parents étaient depuis longtemps sans nouvelle.
En ce début d’année 1983 il avait trouvé un emploi de mécano/chauffeur pour une grosse boite pétrolière qui l’avait envoyé en Alaska, a Dead horse, près de Prudhoe bay, presque au cercle polaire. Il était là depuis plusieurs mois, bientôt il repartirait vers le sud et irait se ‘’reposer’’ au Québec. Nous étions au mois de juin, bientôt ce serait le solstice d’été, les nuits étaient devenues si courtes qu’elles étaient presque inexistantes et avant de partir Jean Michel s’était promis de se rendre au bord de mer, de se balader sur la plage, afin de voir, vraiment voir le soleil de minuit.
La journée avait été merveilleuse, à peine froide, le soleil avait réchauffé la terre et les neiges pendant de longues heures, une légère buée s’élevait de la mer qui s’étalait devant lui, aussi loin que la vie.
Là-bas le soleil se couchait dans un ciel d’un rouge/jaune/gris/violet absolument indescriptible, il disparut l’espace d’un instant et presque aussitôt sembla ressortir de terre et recommença à s’élever vers les cieux. La nuit qui n’en était plus une vivait, éclatait, explosait de lumières et de couleurs. Jean-Michel avait arrêté de marcher pour admirer ce ciel sans limites et essayer d’absorber cette beauté afin de la garder en lui pour toujours et peut être un jour pouvoir la raconter. Il se sentait calme, heureux, ce soir les mauvais rêves étaient si loin, le monde, la vie, tout était si beau.
Il s’aperçut soudain qu’il n’était pas seul sur cette plage. Pas très loin de l’endroit où il s’était arrêté pour respirer la beauté de ce lieu et de ce moment, assis en tailleur sur un gros rocher, silencieux et immobile, lui aussi contemplant le ciel, se tenait un vieil indien.
Jean-Michel avait envie de s’approcher, mais il hésita de longues minutes, n’osant pas déranger le vieil homme, mais celui-ci sembla deviner sa présence silencieuse, son visage se tourna dans la direction du français, son regard accrocha le regard de Jean-Michel, un minuscule sourire se dessina sur ses lèvres l’invitant à le rejoindre.
Debout à ses côtés, Jean-Michel continuait d’admirer la mer et le lever de soleil, il ignorait si le vieil homme parlait l’anglais ou seulement son dialecte ancestral et il hésitait à s’adresser à lui, lorsque celui-ci murmura.
‘’Le ciel et le soleil sont vraiment très beaux ce soir, je pense que les Dieux se sont mis d’accord pour faire de ta dernière nuit ici, un moment à ne jamais oublier’’.
Jean-Michel ne l’avait jamais vu, il ignorait qui il était, comment diable pouvait-il savoir que cette nuit était sa dernière nuit ici. Comment pouvait-il deviner que demain il repartirait, le vieil homme s’arrêta de parler, mais son sourire continuait d’illuminer la nuit.
Jean-Michel crut nécessaire de lui parler, sans trop savoir quoi dire, il pointa la main vers la mer sous ce léger brouillard.
'’La glace a finalement fondu, les eaux sont libres’’
Le vieil homme souriait toujours, mais d’une manière un peu différente maintenant, il se leva péniblement et commença de s’éloigner, il se retourna une dernière fois et murmura encore.
‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’
Quelques heures plus tard, Jean-Michel retrouvait son camion, un énorme tracteur routier, trainant une longue remorque plate, chargée de lourdes caisses solidement amarrées par de grosses chaines solides. Il démarra le moteur, l’écouta ronronner avec plaisir, le laissa chauffer un moment avant de se glisser sous le volant, puis il quitta l’entrepôt et prit la direction de la Dalton Highway qui devait le mener à Coldfoot, Fairbanks et ensuite Anchorage.
Il s’offrit le luxe d’un petit détour, passant à proximité de la mer et de la plage ou il avait rencontré le vieil indien, le brouillard léger qui recouvrait la mer la nuit dernière s’était levé, aucun nuage dans le ciel, la journée était magnifique, la mer recouverte de glace s’étendait aussi loin que l’on pouvait voir, le français sourit un instant en repensant au vieil homme et s’engagea résolument sur la Dalton highway.
La route était monotone, le large ruban s’étendait loin devant lui, très souvent droit comme un I à perte de vue. Si la vue dans le lointain était magnifique, de chaque côté de la route s’étendaient des landes plates, gelées et recouvertes d’une maigre végétation sans aucun intérêt. Jean-Michel essaya de se concentrer sur la conduite du gros camion, évitant de laisser son esprit vagabonder, mais il n’y avait somme toute pas grand-chose pour retenir son attention. Les mains toujours fermement cramponnées au volant, Il ferma les yeux. Presque aussitôt il se vit à Québec dans son bar favori et il sut sans le moindre doute qu’une fois de plus il allait craquer et que ces vacances ne seraient qu’une nouvelle suite de folies. Puis il revit et repensa a sa dernière petite amie, elle lui manquait beaucoup, il aurait tant aimé la revoir, mais elle refusait de revenir depuis qu’il l’avait frappée un soir d’ivresse. Il repensa a ses parents si loin d’ici et puis d’un coup, il se revit là-bas, loin d’ici, en Algérie. Il revit le lieutenant Kléber, que tout le monde avait surnommé le SS, il le revit aboyant ses ordres avec hargne et colère, ordonnant impitoyablement les actions les plus violentes, les plus brutales sans la moindre hésitation. Il ferma les yeux un peu plus fort, son pied appuya sur l’accélérateur, le lieutenant avait disparu, maintenant il voyait Sophia qui pleurait, il aurait voulu lui demander pardon, mais il était trop tard. Il enfonça encore l’accélérateur, le moteur hurlait, le camion volait sur la piste, il revit le vieil indien et il l’entendit encore une fois.
‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’
Il ne sentait plus les petits cahots de la route, il avait l’impression que son camion flottait dans l’espace, les yeux toujours fermés, il n’entendait plus le hurlement du moteur, il souriait. Soudain, ce fut comme si une main de géant avait stoppé le gros camion dans l’espace, emporté par la vitesse son corps glissait vers l’avant, il se sentait comme aspiré par le volant qui lui entrait dans le ventre, lui défonçait la poitrine, il crut entendre les chaines claquer derrière lui, il imagina les lourdes caisses glissant vers la cabine, il devina que l’arrière de la cabine s’écrasait sur son dos, il ne souffrait pas, il souriait toujours … Jean-Michel avait retrouvé le sourire de ses 19 ans
Prudhoe Bay Alaska Juin 1983
Jean-Michel avait 19 ans en 1958, c’était un garçon comme tant autre, en excellente santé, heureux de vivre, au sourire facile, toujours prêt à rendre service et ne se souciant pas trop du lendemain. Plutôt beau garçon, il avait un succès plus que raisonnable avec les filles de la petite ville, qu’il aimait à faire danser les samedis soirs dans les bals populaires. Il avait suivi un apprentissage de mécanicien chez un ami de ses parents, chez qui il travaillait maintenant en tant qu’ouvrier qualifié donnant toute satisfaction à son employeur.
En fin d’année 1958, il fut convoqué pour aller faire ses trois jours et plus tard son service militaire. Pour cause d’interminables problèmes sur le sol Algérien, ce service militaire obligatoire avait vu sa durée rallongée de dix-huit jusqu’à vingt-huit mois. Quelques rares appelés avaient la chance de faire ce service militaire en France, mais la plupart des membres du contingent, après une période d’entrainement relativement courte, se retrouvaient rapidement en Algérie pour de soi-disant opérations de pacification qui étaient en réalité une guerre d’indépendance dure, violente et impitoyable.
Affecté au 8eme RPIMa (Regiment Parachustiste Infanterie de Marine) il passa la plus grande partie de son service sur le sol algérien, ne rentrant en France qu’une seule fois pour une courte permission. Il passa cette courte permission chez ses parents, très calmement, refusant de sortir et d’aller retrouver ses anciens copains et refusant totalement de parler de sa vie au combat.
Il fut finalement libéré début d’année 1961 et retrouva le chemin de sa ville natale où ses parents l’attendaient pour célébrer son retour. La célébration fut on ne peut plus brève, Jean-Michel n’avait simplement pas envie de faire la fête, le garçon souriant et insouciant qui était parti deux ans plus tôt semblait avoir disparu, l’homme qui rentrait était renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Il dormait très mal, sans cesse réveillé par des cauchemars qui le ramenaient là-bas, sur les zones de combats et de misère. Il refusait totalement de parler de son séjour en Algérie, de la guerre, de ses amis et des soldats avec qui il avait vécu près de deux ans, comme s’il voulait enfoncer au fond de lui-même des souvenirs pénibles, trop durs à oublier.
Il contacta son ancien employeur, qui bien que n’en ayant pas vraiment besoin, accepta de le réembaucher. Après tout, les affaires marchaient bien, Jean Michel était un soldat revenant au pays et le fils d’un de ses amis, il ne se sentait pas le cœur a refusé de lui donnait une chance. Très vite il regretta sa générosité, l’ancien parachutiste n’était plus du tout l’employé sympathique et travailleur, qu’il avait connu deux ans plus tôt. Bien que toujours excellent mécanicien, Jean-Michel travaillait toujours seul, se disputant souvent avec ses collègues, refusant de donner ‘’un coup de main’’ lorsque le besoin s’en faisait sentir et traitant les clients avec hargne et colère. En outre, le jeune homme passait de plus en plus de temps dans les bars et souvent arrivait au travail en retard et incapable d’assumer son travail. Le patron avait beaucoup d’affection pour le fils de ses amis, un soir il le prit à part, lui parla longuement, essayant de lui faire cracher ces souvenirs de la guerre qui lentement le détruisaient, lui demandant de redevenir le ‘’môme’’ qu’il avait été avant de partir. Jean-Michel se buta encore plus, refusa la main tendue et finalement envoya promener son patron et décida de quitter son emploi.
Très vite, il trouva un autre emploi, dans un grand garage de la ville d’à côté. Le changement sembla lui faire du bien, nul ne le connaissait ici et nul ne ressentait le besoin de lui demander constamment si tout allait bien. En outre, dans le bureau de son nouveau patron, il avait fait la connaissance de Sophia, la secrétaire du garage qui l’avait accueilli presque comme un vieil ami. Pour la première fois depuis longtemps Jean-Michel avait retrouvé son sourire, il trouvait beaucoup d’excuses pour passer au bureau et Sophia semblait toujours heureuse de le voir. Bientôt, ils sortirent ensemble, de nouveau Jean-Michel retrouva le chemin des bals du samedi soir et fréquenta les bars de moins en moins. Les souvenirs de la guerre semblaient tout doucement disparaitre, il dormait mieux et les rêves avaient plus ou moins disparu. Pour plusieurs mois, il sembla heureux de vivre, il avait présenté Sophia a ses parents et déjà on parlait de mariage, ses parents adoraient la jeune fille qui par son sourire avait transformait leur fils.
Et puis, un soir, à la sortie de la gare, Jean-Michel avait aperçu un soldat du 8em RPIMa en uniforme, arborant fièrement les insignes du régiment. Sans vraiment savoir pourquoi, un déclic s’était fait, brutal et imprévisible, et Jean-Michel, d’un seul coup était reparti là-bas. Il avait une nouvelle fois cherché l’oubli dans un bar, il avait de nouveau refait les mêmes rêves, il avait de nouveau perdu son sourire et avait retrouvé son visage des mauvais jours. En quelques jours il était redevenu l’ex-parachutiste rentrant d’Algérie, renfermé, silencieux, taciturne et hargneux. Sophia ne le reconnaissait plus, ne savait plus qui il était, avait même peur de lui, son employeur ne comprenait pas ce qui se passait et lui demanda vertement de changer son attitude. Jean Michel ne pouvait plus faire marche arrière, et quelques jours plus tard, il perdait de nouveau son emploi.
Lorsqu’elle lui remit son dernier chèque, Sophia avait des larmes dans les yeux, mais elle trouva la force de lui dire qu’il valait mieux ne plus revenir, même pas pour elle, elle le regretterait beaucoup, mais elle pensait que cela valait mieux. Jean-Michel haussa les épaules, comme s’il s’en fichait un peu, comme s’il avait des problèmes beaucoup plus important, il traversa la rue entra dans un bar et il se serait enivré une fois de plus, mais le patron refusa de le servir.
Fou de rage, il rentra chez lui, jeta dans un sac quelques vêtements et sans même dire adieu à ses parents ou à un quelconque de ses amis, il se rendit a la gare et s’embarqua dans le premier train sans même s’inquiéter de savoir où il allait. Durant les mois qui suivirent, sa mère guetta le facteur avec angoisse dans l’espoir d’une lettre, n’ayant aucune idée où était son enfant, l’imaginant malade, ivre, blessé ou même mort. Plus de six mois plus tard, le facteur lui remis une lettre tamponnée au Canada, elle entra dans sa cuisine et ouvrit la missive les mains tremblantes d’incertitude, peu à peu elle se détendit, la lettre était bien de son fils et il était vivant. Il ne parlait absolument pas de ce qu’il avait fait depuis son départ, dans quelle ville il était allé, comment il avait vécu. Il racontait seulement qu’au hasard de ses pérégrinations et des soirées de boissons, il s’était lié d’amitié avec un Canadien de Québec. Espérant qu’un grand changement de situation l’aiderait à oublier les souvenirs qui le hantaient, il avait suivi son nouvel ami au Canada. Il avait régularisé sa situation et il travaillait maintenant pour une société forestière canadienne qui l’avait expédié dans un camp en pleine forêt. Le travail était extrêmement dur, il travaillait sept jours sur sept, les heures étaient longues et pénibles, il se couchait chaque soir si fatigué qu’il s’endormait comme une masse et ne rêvait plus. En outre, l’alcool étant interdit dans le camp, il était de nouveau sobre et avait retrouvé sa bonne santé, il comptait rester dans ce camp pour de longs mois et après ‘’Qui sait ?’’ Il terminait en disant qu’il avait une fois de plus retrouvait le soleil.
Quelque six mois plus tard, il retournait à Québec où il retrouva son ancien camarade de boisson, ensemble ils se rendirent dans un pub et célébrèrent son retour. Et là, d’un seul coup dans ce bar, après une demi-douzaine de verres, quelque chose se passa, un geste, un gout, une odeur, quelque chose d’autre peut-être, mais d’un seul coup, il se revit en Algérie avec ses camarades de combat, buvant de la bière après une journée de ‘’pacification’’ particulièrement pénible. Il revit le visage rigolard du lieutenant Kléber, levant son verre à la santé des dissidents qu’ils trouveraient demain, une fois de plus le déclic s’était fait et il était reparti là-bas, il oublia la bière et sortit en courant, mais il était trop tard, il entra dans un autre pub et s’enivra royalement.
Le lendemain il se réveillait avec une gueule de bois fantastique, ce qui ne l’empêcha pas de suivre son vieil ami dans un autre pub, et un autre et un autre. Avant d’avoir compris, Jean Michel avait de nouveau retrouvé sa tête des mauvais jours, buvant pour s’abrutir et oublié, dormant mal et rêvant a son passé de para. A partir de là, la dégringolade avait été rapide, en quelques semaines il se retrouva sans le sou. Il avait alors décroché un autre emploi dans un camp perdu en forêt ou il avait travaillé quelques mois avant de rentrer au Québec pour faire la tournée des pubs et s’enivrer chaque jour avec celui qu’il prenait pour son ami.
La chose durait maintenant depuis près de 20 ans, lorsqu’il était fauché Jean-Michel trouvait un emploi en forêt, dans des camps de forestiers ou de construction. Il ne refusait aucun emploi même les plus difficiles ou dans les coins les plus isolés, là, il se jetait dans le travail, oubliait pour un moment les problèmes de la vie, il se refaisait une santé et regonflait son compte en banque et revenait ensuite à Québec, toujours avec au cœur le désir de remonter la pente.
Au fil des années, il y avait eu quelques bons moments bien sûr, de longues périodes sans alcool, quelques voyages et balades à travers le pays, deux ou trois rencontres féminines et l’espoir de se refaire une vie. Plusieurs fois il avait cru avoir retrouvé le gout de la vie et du soleil, mais cela ne durait jamais très longtemps, au bout de quelques mois, il craquait de nouveau. Il reprenait alors ses infernales tournées des bars et des pubs et replongeait dans de longues périodes de débauche, ne sachant même plus depuis longtemps si ce besoin de boire était son désir d’oublier ses vieux souvenirs ou tout simplement, s’il cédait aux vieux démons de l’alcool. Il avait depuis longtemps oublié son rêve de retour en France et ses parents étaient depuis longtemps sans nouvelle.
En ce début d’année 1983 il avait trouvé un emploi de mécano/chauffeur pour une grosse boite pétrolière qui l’avait envoyé en Alaska, a Dead horse, près de Prudhoe bay, presque au cercle polaire. Il était là depuis plusieurs mois, bientôt il repartirait vers le sud et irait se ‘’reposer’’ au Québec. Nous étions au mois de juin, bientôt ce serait le solstice d’été, les nuits étaient devenues si courtes qu’elles étaient presque inexistantes et avant de partir Jean Michel s’était promis de se rendre au bord de mer, de se balader sur la plage, afin de voir, vraiment voir le soleil de minuit.
La journée avait été merveilleuse, à peine froide, le soleil avait réchauffé la terre et les neiges pendant de longues heures, une légère buée s’élevait de la mer qui s’étalait devant lui, aussi loin que la vie.
Là-bas le soleil se couchait dans un ciel d’un rouge/jaune/gris/violet absolument indescriptible, il disparut l’espace d’un instant et presque aussitôt sembla ressortir de terre et recommença à s’élever vers les cieux. La nuit qui n’en était plus une vivait, éclatait, explosait de lumières et de couleurs. Jean-Michel avait arrêté de marcher pour admirer ce ciel sans limites et essayer d’absorber cette beauté afin de la garder en lui pour toujours et peut être un jour pouvoir la raconter. Il se sentait calme, heureux, ce soir les mauvais rêves étaient si loin, le monde, la vie, tout était si beau.
Il s’aperçut soudain qu’il n’était pas seul sur cette plage. Pas très loin de l’endroit où il s’était arrêté pour respirer la beauté de ce lieu et de ce moment, assis en tailleur sur un gros rocher, silencieux et immobile, lui aussi contemplant le ciel, se tenait un vieil indien.
Jean-Michel avait envie de s’approcher, mais il hésita de longues minutes, n’osant pas déranger le vieil homme, mais celui-ci sembla deviner sa présence silencieuse, son visage se tourna dans la direction du français, son regard accrocha le regard de Jean-Michel, un minuscule sourire se dessina sur ses lèvres l’invitant à le rejoindre.
Debout à ses côtés, Jean-Michel continuait d’admirer la mer et le lever de soleil, il ignorait si le vieil homme parlait l’anglais ou seulement son dialecte ancestral et il hésitait à s’adresser à lui, lorsque celui-ci murmura.
‘’Le ciel et le soleil sont vraiment très beaux ce soir, je pense que les Dieux se sont mis d’accord pour faire de ta dernière nuit ici, un moment à ne jamais oublier’’.
Jean-Michel ne l’avait jamais vu, il ignorait qui il était, comment diable pouvait-il savoir que cette nuit était sa dernière nuit ici. Comment pouvait-il deviner que demain il repartirait, le vieil homme s’arrêta de parler, mais son sourire continuait d’illuminer la nuit.
Jean-Michel crut nécessaire de lui parler, sans trop savoir quoi dire, il pointa la main vers la mer sous ce léger brouillard.
'’La glace a finalement fondu, les eaux sont libres’’
Le vieil homme souriait toujours, mais d’une manière un peu différente maintenant, il se leva péniblement et commença de s’éloigner, il se retourna une dernière fois et murmura encore.
‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’
Quelques heures plus tard, Jean-Michel retrouvait son camion, un énorme tracteur routier, trainant une longue remorque plate, chargée de lourdes caisses solidement amarrées par de grosses chaines solides. Il démarra le moteur, l’écouta ronronner avec plaisir, le laissa chauffer un moment avant de se glisser sous le volant, puis il quitta l’entrepôt et prit la direction de la Dalton Highway qui devait le mener à Coldfoot, Fairbanks et ensuite Anchorage.
Il s’offrit le luxe d’un petit détour, passant à proximité de la mer et de la plage ou il avait rencontré le vieil indien, le brouillard léger qui recouvrait la mer la nuit dernière s’était levé, aucun nuage dans le ciel, la journée était magnifique, la mer recouverte de glace s’étendait aussi loin que l’on pouvait voir, le français sourit un instant en repensant au vieil homme et s’engagea résolument sur la Dalton highway.
La route était monotone, le large ruban s’étendait loin devant lui, très souvent droit comme un I à perte de vue. Si la vue dans le lointain était magnifique, de chaque côté de la route s’étendaient des landes plates, gelées et recouvertes d’une maigre végétation sans aucun intérêt. Jean-Michel essaya de se concentrer sur la conduite du gros camion, évitant de laisser son esprit vagabonder, mais il n’y avait somme toute pas grand-chose pour retenir son attention. Les mains toujours fermement cramponnées au volant, Il ferma les yeux. Presque aussitôt il se vit à Québec dans son bar favori et il sut sans le moindre doute qu’une fois de plus il allait craquer et que ces vacances ne seraient qu’une nouvelle suite de folies. Puis il revit et repensa a sa dernière petite amie, elle lui manquait beaucoup, il aurait tant aimé la revoir, mais elle refusait de revenir depuis qu’il l’avait frappée un soir d’ivresse. Il repensa a ses parents si loin d’ici et puis d’un coup, il se revit là-bas, loin d’ici, en Algérie. Il revit le lieutenant Kléber, que tout le monde avait surnommé le SS, il le revit aboyant ses ordres avec hargne et colère, ordonnant impitoyablement les actions les plus violentes, les plus brutales sans la moindre hésitation. Il ferma les yeux un peu plus fort, son pied appuya sur l’accélérateur, le lieutenant avait disparu, maintenant il voyait Sophia qui pleurait, il aurait voulu lui demander pardon, mais il était trop tard. Il enfonça encore l’accélérateur, le moteur hurlait, le camion volait sur la piste, il revit le vieil indien et il l’entendit encore une fois.
‘’Les glaces ne fondent jamais complètement, parfois un rayon de soleil vient les frapper et alors il se crée une nuée, un brouillard qui les caches. Mais dessous les glaces sont toujours là ’’
Il ne sentait plus les petits cahots de la route, il avait l’impression que son camion flottait dans l’espace, les yeux toujours fermés, il n’entendait plus le hurlement du moteur, il souriait. Soudain, ce fut comme si une main de géant avait stoppé le gros camion dans l’espace, emporté par la vitesse son corps glissait vers l’avant, il se sentait comme aspiré par le volant qui lui entrait dans le ventre, lui défonçait la poitrine, il crut entendre les chaines claquer derrière lui, il imagina les lourdes caisses glissant vers la cabine, il devina que l’arrière de la cabine s’écrasait sur son dos, il ne souffrait pas, il souriait toujours … Jean-Michel avait retrouvé le sourire de ses 19 ans
Prudhoe Bay Alaska Juin 1983
mercredi 21 janvier 2026
04 Libertad
Libertad
Ramon Mendès était né dans un des pires bidonvilles du Pérou, dans les bas-fonds de Lima, et pour comble de malchance au début des années 80.
Depuis quelques années, le Sentier Lumineux, ce mouvement communiste et révolutionnaire fondé par Abimael Guzman dans les années 60, prenait de plus en plus de force et essayait de s’imposer dans le pays par l’endoctrination massive et la force.
En cette fin de siècle, les fanatiques du mouvement étaient partout, mais surtout dans les campagnes et les petites villes où la police n’arrivait pas à les traquer et où ils terrorisaient les populations qui avaient osé exprimer un avis différent du leur.
Une multitude de paysans et de villageois, ne sachant ou se tourner pour un peu de protection avaient fuis leurs terres et leurs villages et s’était précipités vers les grandes villes et la capitale où il restait un semblant d’ordres et de sécurité. La police et quelques milices plus ou moins légales les avaient repoussés loin du centre-ville et un nombre incroyable de bidonvilles étaient sortis du sol dans les collines inhospitalières, froides, humides et boueuses qui entouraient Lima et c’est là que par un triste après-midi Ramon avait vu le jour.
Sa mère, Guadalupe Mendès, était la fille du maire d’un petit village, là-haut sur le flanc des Andes. Il avait osé exprimer avec force son refus d’accepter la loi du Sentier lumineux et avait appelé la population à leur résister. Un jour une poignée de jeunes gens étaient entrés dans le village et presque sans prendre le temps d’expliquer a qui que ce soit ce qu’ils faisaient, ils l’avaient simplement exécuté pour trahison envers le pays. Son épouse, brutalisée par les fanatiques, abasourdie, ne comprenant rien, avait à moitié perdue la raison et s’était simplement laissée aller et quelques semaines plus tard était décédée sans vraiment avoir compris ce qui s’était passé.
Guadalupe, alors âgée d’à peine 16 ans, tout aussi abasourdie que sa mère avait réagi avec la force de la jeunesse et avait simplement refusée de baisser les bras. Après avoir enterré en l’espace de quelques semaines son père et sa mère, elle avait décidé de fuir le village et de se réfugier dans la capitale ou comme tant d’autres avant elle, elle croyait trouver la sécurité. Elle avait chargée dans un sac tous ce qui avait un peu de valeur dans la maison et s’était embarquée dans le bus brinquebalant qui devait l’amenait vers la ville et la sécurité.
Fille d’une mère indienne et d’un père métis d’espagnol, elle était plus grande que la plupart des péruviens et bien que très jeunes encore promettait d’être un jour une beauté. Mieux éduquée que la plupart des Indiens, elle écrivait et parlait espagnol couramment et grâce a ces petits plus comptait pouvoir s’en sortir. Très vite pourtant, elle dut se rendre à l’évidence que dans ce pays en pleine ébullition et dans cette capitale en proie a l’invasion des masses rurales, la survie ne serait pas facile. Les trésors contenus dans son sac ne représentaient pas grand-chose du point de vue monétaire et avant d’avoir eu la chance de trouver un refuge et un emploi dans la grande ville, elle s’aperçut qu’il ne lui restait plus rien. Elle négocia donc la seule chose qui lui restait et c’est ainsi que quelque mois plus tard elle se trouva enceinte.
La journée était froide et pluvieuse, un lourd brouillard traînait au ras du sol, rendant encore plus triste ce coin du bidonville. Guadalupe n’avait plus rien, juste ce petit coin de baraque en tôle qui avait été abandonné quelques semaines plus tôt par son dernier occupant et qu’elle avait squattée et où elle se sentait un peu chez elle. Elle était recroquevillée dans un coin sous une couverture, elle avait peur, elle avait froid, elle avait mal, mais dans ce coin du taudis, son sang indien reprit le dessus et seule, sans aide aucune, elle mit au monde son bébé et le serra sur son sein pour essayer de le réchauffer. À peine né, Ramon exprima très fort son mécontentement et c’est probablement ce qui lui sauva la vie et celle de sa maman.
Dans la baraque de bois qui touchait celle de Guadalupe, assise presque à toucher le petit poêle minable qui dispensait une chaleur avare, Maria Arebalo entendit les pleurs de Ramon. Elle comprit immédiatement ce qui se passait à côté de chez elle, alors, sans même réfléchir, avec cette générosité que seuls connaissent les gens qui n’ont rien, elle sortit dans le froid et la pluie et entra dans la baraque de Guadalupe. Elle trouva l’enfant recroquevillé sur sa mère à moitiée évanouie. Suite à ses appels, deux ou trois hommes apparurent, ils soulevèrent Guadalupe et son fils et les déposèrent avec douceur tout près du poêle de Maria avant de sortir en répétant que “ s’ils pouvait faire quoi que ce soit pour aider”. Maria leur demanda de voir s’ils pouvaient trouver un peu de lait, soit pour la maman ou le bébé, heureuse de constater que même au fond des pires bidonvilles et dans le cœur des hommes les plus endurcis, il reste encore et toujours une touche d’humanité pour une mère et son bébé. Sans plus perdre de temps, elle rechargea son poêle et s’occupa de Guadalupe et de l’enfant.
Dire que le taudis de Maria était chaud et confortable serait bien sûr très exagéré, mais il était tout au moins beaucoup plus chaud et surtout beaucoup plus sec que la baraque de tôle. Maria recouvrit la jeune maman de toutes les couvertures qu’elle put trouver et au fond d’un sac plastique, trouva quelques grains de café qu’elle avait mis de côté pour juste ce genre de situation. Elle força le liquide brûlant entre les lèvres de Guadalupe et eut enfin le plaisir de voir revenir un peu de couleur sur le visage pâle. Ramon toujours éveillé avait trouvé un sein et semblait heureux et calme pour le moment.
Maria et son mari Pedro, plus connu sous le surnom de Pepe, étaient aussi des réfugiés de la montagne ayant trouvé refuge en ville, mais leur situation était somme toute bien meilleure que la plupart des autres réfugiés. Tout d’abord ils avaient débarqué avec un peu d’argent et avait pu acheter quelque plaques de contre-plaqué et des tôles ondulées, qui avait permis a Pepe de construire une cabane aux murs imperméables aux vents et un toit étanche a la pluie, avec en plus, luxe incroyable dans ce bidonville, ce poêle minuscule qui maintenait a l’intérieur du logis une température raisonnable. Pepe était un géants de plus de six pieds, aux épaules carrées, et sa taille imposante lui valait le respect de tout un chacun et nul ne troublait Pepe et sa compagne. Chaque matin il partait vers la ville à la recherche de travail et sa taille lui valait souvent le privilège d’être choisi pour une multitude de travaux de force et lui permettait de ramener presque chaque jour un peu d’argent à la cabane. Ce soir-là, lorsqu’il rentra de sa journée de travail en ville, Maria lui annonça la présence de Guadalupe dans la cabane et lui présenta Ramon, Pepe ne dit rien, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Quelque jours plus tard il bricola un passage qui reliait la cabane de tôle de Guadalupe avec sa cabane de bois, il répara le toit afin de le rendre étanche a la pluie et tout le monde dans le bidonville comprit et accepta le fait que les deux baraques n’en faisaient plus qu’une et que Guadalupe, son bébé et les Arebalos ne formaient plus qu’une famille.
Les quelques années qui suivirent furent probablement les plus heureuses de la vie de Ramon. À peine remise, Guadalupe prit l’habitude, chaque matin d’accompagner Pepe vers la ville à la recherche d’un peu de travail. Tout comme Pepe, elle acceptait n’importe quel travail et bien vite tous deux furent connus dans un quartier riche ou ils trouvaient presque chaque jour le moyen de gagner quelques pesos, qui leur permettait de se nourrir, de se vêtir et de prendre soin du bébé. À peine âgé d’un an Ramon commença a marcher et a visiter son petit coin de bidonville, étant un des rares enfants il était partout le bienvenu, mais très vite il apprit à connaître les limites de son territoire d’où il ne sortait jamais.
Un peu plus tard, Guadalupe rencontra un jeune homme qui vint s’installer dans la baraque de tôle, très vite le jeune homme fut lui aussi accepté comme faisant partie du clan Arebalo. Il semblait avoir un peu plus d’argent que tout un chacun, mais nul dans le bidonville ne posa de questions. Le jeune homme faisait tout simplement partie d’une petite bande de voyous, qui gagnait un peu d’argent en trafiquant de la drogue, ce n’était pas bien sur une opération de grande envergure, mais cela lui permettait de tenir femme et enfants hors de la misère. Et c’est ainsi que Ramon grandit sans trop souffrir de la faim et du froid, mais aussi sans jamais sortir de son territoire minuscule.
Plusieurs années passèrent, un jour le jeune homme demanda a Ramon de l’accompagner afin de faire le guet, nul ne se méfiait de Ramon et de son visage d’ange. Très vite ils formèrent une équipe solide et efficace, les affaires marchaient de mieux en mieux et le jeune homme devint imprudent, il empiéta un peu sur le territoire d’un concurrent, cela lui valut une dénonciation suivie très vite par une arrestation.
Pour Ramon et sa famille, la vie reprit comme avant, ils vivaient toujours dans le bidonville, Pepe et Guadalupe travaillaient toujours lorsqu’ils trouvaient un emploi, ils avaient un peu moins d’argent bien sûr, mais ils avaient l’habitude.
À peine âgé de huit ans, Ramon avait eu le temps d’apprendre lors de ses opérations de guet en ville qu’il y avait des tas d’opportunité pour un garçon débrouillard et vif. Il se lança dans une carrière de chapardage qui fut très vite couronné de succès, là encore son visage d’ange lui servait beaucoup et lui permettait de s’approcher de ses victimes sans problème. Tout cela dura environ deux ans et un jour lui aussi fut arrêté et enfermé dans une école pour enfants vagabonds des plus strictes, où il s’endurcit.
À 12 ans, les dirigeants de l’école s’imaginant l’avoir dressé, comme ils disaient, le laissèrent sortir, il revint au Bidonville et n’ayant aucun autre moyen de survie, il reprit ses chapardages. Un jour, il découvrit que sa petite taille et son habilité a grimpé lui permettait de se glisser et d’entrer, sans trop de problèmes dans de petits appartements aux fenêtres ouvertes. Le butin était souvent très faible, très vite son ambition grandit et il choisit des victimes un peu plus importantes telles que magasins, petits ateliers ou bien maisons bourgeoises. Jusqu’au jour où il commit l’erreur d’essayer d’entrer dans une bijouterie, ce qui lui valut une nouvelle arrestation et 3 ans dans une maison de correction pour adolescents ou il apprit très vite à se bagarrer, à tricher et à mentir pour survivre.
Juste avant son quinzième anniversaire, il était de nouveau dans la rue, il reprit son ancien métier et fut de nouveau rapidement arrêté, condamné cette fois a 5 ans, il mit à profit ce qu’il avait appris lors de ses précèdent séjours en prison et sortit beaucoup plus vite pour bonne conduite et a 17 ans il était revenu a la liberté.
Il décida de laisser le petit cambriolage de côté et vivota pendants un peu plus d’un an avec des petits trafics et quelques attaques a main armée qui le ramenèrent très vite en prison ou il demeura seulement quelques mois avant de réussir à s’évader en compagnie de 2 amis. Il célébra son dix neuvièmes anniversaires dans le bidonville avec Guadalupe, Pepe et Maria. Il jura que c’était la dernière fois. Qu’il allait frapper un dernier coup, mais cette fois un gros coup et ensuite disparaître a jamais.
Le gros coup en compagnie de ses “2 amis” rencontrés en prison tourna mal, vraiment très mal, cette fois il y avait mort d’homme, ses ”2 amis” firent bloc contre lui et ce fut lui qui fut reconnu coupable du meurtre et fut condamné a 30 ans de prison ferme, il n’avait pas encore 20 ans
Cette fois la situation était sérieuse, outre la culpabilité de meurtre, son dossier rappelait a la justice que quelque mois plus tôt il avait été condamné pour attaques a main armée et qu’il avait réussi a s’évader, il fut donc envoyé cette fois dans une prison haute sécurité, loin de Lima.
Nous étions au début du siècle, les conditions de vie dans le système carcéral au Pérou étaient lamentables (elles n’ont d’ailleurs guère améliorés depuis) le pays manquait de prisons, beaucoup étaient en très mauvais état, la totalité était surpeuplée et plus que surpeuplée. La direction pénitentiaire accordait moins de 1 dollar par jour par prisonnier pour la nourriture et le logement. De nombreux prisonniers étaient brutalisés, abusés ou même tués soit par leurs collègues ou même par des gardes, les droits humains les plus basics étaient piétinés chaque jour etc .
La prison de Maynas à Equito dans l’état de Loreto où fut envoyé Ramon était une des pires du pays, certain des bâtiments à la limite de s’écrouler. Par manque de fonds, les réparations indispensables ne pouvaient être entreprises, les conditions de logement et nourriture étaient affreuses, la corruption était partout, la discipline impitoyable, en bref les conditions de vie infernales. Très vite Ramon comprit qu’il lui fallait sortir d’ici au plus vite ou comme beaucoup d’autres avant lui il ne pourrait pas finir sa sentence pour cause de décès. Il essaya sans succès de s’évader et ne gagna que quelques semaines en solitaire dans des conditions encore pires.
Le seul avantage de cette évasion manquée fut de le faire remarquer par un des dirigeants de la prison qui le convoqua dans son bureau, où il se vit offrir une possibilité de quitter la prison immédiatement, avec peut-être la possibilité de retrouver sa liberté complète dans quelques années. Connaissant la corruption de l’établissement, il comprit tout de suite que l’offre qu’on lui faisait devait être complètement pourrie, mais il s’en moquait complètement, tout était meilleur que de continuer à croupir ici. Avant même d’avoir entendu la proposition, il savait qu’il serait d’accord espérant que tout au moins cette offre lui donnerait peut-être une possibilité de survie.
La proposition était très simple, à quelque centaines de km d’Iquitos avait été découvert ou plutôt redécouvert une ancienne mine d’or abandonnée depuis toujours soit par les Incas ou les premiers colons espagnols. Une poignée d’aventuriers avait décidé d'exploiter ladite mine et avait conclu avec certains membres dirigeants de la prison un marché lucratif, tout au moins pour eux. La prison leur fournissait des travailleurs, à qui on promettait excellente nourriture et logement, plus un petit salaire. Après quelques années passées à la mine, la direction jurait à ces travailleurs qu’ils seraient officiellement déclarés décédés ou évadés et pourraient donc disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire leur vie. Ramon ne se faisait aucune illusion sur sa chance de “disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire sa vie“. Il n’avait aucun doute et avait deviné que les conditions de nourriture, de logement et de travail seraient probablement aussi mauvaises sur la mine qu’en prison. Qu’on le ferait probablement travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais il y a avait une petite possibilité, une possibilité minuscule que la vie sur la mine à travailler soit meilleure que la prison et qui sait peut être une chance aussi de fausser compagnie a ses gardes. Il accepta sans hésiter, fut reconduit dans une cellule ou il rencontra un autre “volontaire” pour la mine, tous deux reçurent ce soir-là un repas plus que correct, une combinaison de prisonnier orange neuve et se couchèrent dans des lits à peine sales.
Le lendemain, 3 gardiens sous les ordres d’un sergent grassouillet et nonchalant, les firent sortir de la cellule, ils furent conduits à un petit aéroport ou après deux heures d’attente ils s’embarquèrent dans un hélicoptère militaire. Ce qui semblait montrer que même l’armée était mêlée a l’affaire et fournissait le transport aux frais du contribuable. Comme beaucoup d’hélicoptère militaire, il avait à l’avant deux places pour pilote et copilote. Derrière les pilotes, séparés par un semblant de cloison, un siège de trois places faisant face a l’arrière et un autre de trois places faisant face vers l’avant. Les passagers étant donc assis face à face et genoux contre genoux, le sergent indiqua aux deux “volontaires” qu’ils devaient s’asseoir au milieu des sièges avec un garde de chaque côté.
Ramon bien sûr n’avait jamais pris l’hélicoptère, il était évidemment curieux de pouvoir découvrir le paysage de la forêt vu d’en haut et très poliment demanda au sergent de le laisser s’asseoir sur le côté près d’une fenêtre. Il insista sur l’absolue impossibilité de s’évader lorsqu’ils seraient en vol, le sergent hésita et se rendant compte que les risques étaient évidemment nuls, il accepta. Le sergent s’installa contre la vitre sur le siège avant et montra à Ramon le siège en face de lui près de la porte. L’autre "volontaire" pris sa place au milieu du siège avant près du sergent et les trois autres gardes s’empilèrent dans l’habitacle, les portes furent fermées, les ceintures bouclées, l’hélicoptère décolla aussitôt, mit le cap au sud-est et très vite survola le fleuve et la forêt Amazonienne.
Coincé en face du gros sergent, ayant à peine de la place pour ses jambes, Ramon était collé à la portière, les yeux rivés sur la forêt qui défilait sous l’hélico. Sous lui la forêt s’étendait à perte de vue, c’était une fantastique mer verte ondulant aussi loin qu’il pouvait voir, au loin quelques collines venaient rompre la monotonie du paysage. Serpentant à travers ce vert riche et brillant, la rivière Amazone taillait son chemin depuis des siècles, ça et là, près de la rivière, quelques rares clairières de couleurs rougeâtres ou le bois avait été coupé. Ramon en était sans voix, il n’avait jamais rien vu d’aussi grandiose et aurait voulu partager sa joie avec quelqu’un, mais sur le siège en face l’autre volontaire regardait dans le vide sans aucun intérêt, les trois gardes parlaient entre eux sans entrain et le petit sergent grassouillet, blasé par un paysage qu’il avait vu très souvent, bien coincé contre la paroi de l’hélicoptère somnolait tranquillement.
Ramon laissa son sourire s’effacer, il se colla un peu plus près de la portière voulant à tout pris profiter de ce moment que la vie lui accorder, il savait qu’il y avait près de deux heures de vol avant d’atterrir et il voulait en profiter.
Ramon continuait de scruter le paysage, l’hélicoptère ne volait pas très haut et chaque fois que l’on survolait une colline le sol semblait se rapprocher. Ramon remarqua que de place en place, au flanc de ces collines, ça et là, un arbre beaucoup plus grand que les autres, semblant dominer la forêt étendait ses branches vers le ciel. Une pensée lui traversa la tête, il la repoussa aussitôt sachant que c’était stupide, et pourtant, peut-être, non bien sûr c’était dingue, c’était impossible, oubli, tu n’as aucune chance… et pourtant, les grands arbres étaient là, si près, il suffisait de plonger, d’attraper un de ces grands arbres. Les branches tous en haut étaient petites, elles amortiraient le premier choc, elles se plieraient, il glisserait vers le bas, il dégringolerait de branche en branche, toutes ralentiraient la vitesse de chute et peut être, oui peut être pouvait ’on arrivait en bas vivant et libre. S’il survivait à la chute, la forêt serait à lui, il pourrait peut-être rejoindre une tribu indienne, ou trouver un travail sur une coupe de bois ou sur un bateau sur la rivière. Plus jamais il ne ferait rien d’illégal, les possibilités étaient illimitées, et il serait libre, libre, libre, après tout il n’avait rien à perdre, que sa vie. Une petite voix lui répétait de laisser tomber, c’était impossible, et pourtant avec juste un peu de chance… sa main avait bougé, sa main lentement sans bruit avait débouclé la ceinture de sécurité, les gardes n’avaient rien remarqué et le sergent somnolait toujours, Ramon ferma les yeux, c’était dingue.
Quelques secondes ou peut-être quelques minutes plus tard il rouvrit les yeux, et il le vit là, près de lui, près de la porte, presque à toucher, cet arbre gigantesque qui semblait l’appeler. Il n’avait aucune idée a quelle altitude volait l’hélico, a quelle distance était vraiment l’arbre, mais il paraissait si près, si près, alors sans réfléchir, comme si ce mouvement était programmé en lui depuis toujours, il saisit la poignée, ouvrit la porte et sauta dans le vide, tendant les bras vers l’arbre. Il tombait, il glissait, il flottait dans l’espace, il n’avait aucun doute, il savait qu’il allait atteindre les hautes branches, il savait qu’il allait dégringoler de branche en branche, qu’il aurait mal partout, qu’il se casserait peut être un membre en rencontrant le sol, mais qu’à la fin il serait libre, libre, libre et venu du plus profond de lui il hurla … LIBERTAD
Comme il l’avait prévu, Ramon atteignit les plus hautes branches de l’arbre, il mit ses mains et ses bras sur son visage afin de se protéger les yeux et se laissa entrainer dans sa chute. Il sentait les menues branches se pliaient sous son corps, il glissait de l’une a l’autre, elles le fouettaient sauvagement, mais il ignorait la douleur, il sentait que sa vitesse ralentissait un peu, les branches s’accrochaient a ses jambes, a ses bras le retenaient un instant, puis le laisser tomber de nouveau, il continuait de dégringoler, peut-être de moins en moins vite, du moins il voulait y croire.
Soudain, le souffle lui manqua, là, en travers de son chemin vers le sol, une branche énorme le stoppa net dans sa descente, il eut l’impression que sa poitrine explosait, qu’il se désarticulait comme un pantin. La douleur augmenta encore, un trognon de branche, cassée probablement par quelque orage, il y a longtemps, lui entrait dans la poitrine. Il n’avait plus de force, il n’était que douleur, il oscilla un moment et finalement continua de tomber de branche en branche avant de finalement atterrir sur le sol brutalement.
Sous lui, il sentait la mousse humide, au-dessus il voyait les branches de l’arbre qu’il venait de traverser, tout autour de lui la forêt était imprégnée de cette odeur typique de l’Amazone, cette odeur d’humidité, d’humus, de soleil et de vie. Malgré la douleur de sa poitrine, il essaya de respirer cette odeur, cette odeur de liberté.
Il avait mal partout, mais finalement ne souffrait pas du tout, il essaya sans succès de remuer les jambes ou les bras, sa poitrine était en feu, et il sut sans le moindre doute que la mort était la et que pour lui tout était finit.
Pendant quelques minutes ou peut-être quelques secondes, il repartit vers son passé… il n’avait jamais connu la liberté… dès sa naissance il était prisonnier de son bidonville, de la faim, de la peur… puis a huit ans prisonnier à l’école pour vagabond, puis en maison de correction et ensuite de prison en prison… juste quelques rares moments de temps en temps dans la rue, mais même là il n’était pas libre, coincé par la peur d’être reconnu et repris… toute sa vie il avait été prisonnier, mais là, finalement, pour quelques secondes, pour quelques longues secondes, pour un moment qui n’en finissait pas, il avait pu y croire, vraiment y croire, et il avait été libre, libre, libre …
Ramon grimaça de douleur, il savait qu’il était fichu, son plongeon aurait pu réussir, mais il y avait eu cette branche qui lui avait défoncé la poitrine. Pourtant sur les lèvres il avait un mince sourire, comme un sourire de bonheur, Il ferma les yeux, il respirait et sentait cette bonne odeur humide, sa main se crispa sur la mousse, quelque part un oiseau chantait, il mourut très vite, mais avant de mourir il répéta encore trois fois de moins en moins fort… ‘’LIBERTAD’’
Pérou – Pucallpa -- Octobre 2010
Ramon Mendès était né dans un des pires bidonvilles du Pérou, dans les bas-fonds de Lima, et pour comble de malchance au début des années 80.
Depuis quelques années, le Sentier Lumineux, ce mouvement communiste et révolutionnaire fondé par Abimael Guzman dans les années 60, prenait de plus en plus de force et essayait de s’imposer dans le pays par l’endoctrination massive et la force.
En cette fin de siècle, les fanatiques du mouvement étaient partout, mais surtout dans les campagnes et les petites villes où la police n’arrivait pas à les traquer et où ils terrorisaient les populations qui avaient osé exprimer un avis différent du leur.
Une multitude de paysans et de villageois, ne sachant ou se tourner pour un peu de protection avaient fuis leurs terres et leurs villages et s’était précipités vers les grandes villes et la capitale où il restait un semblant d’ordres et de sécurité. La police et quelques milices plus ou moins légales les avaient repoussés loin du centre-ville et un nombre incroyable de bidonvilles étaient sortis du sol dans les collines inhospitalières, froides, humides et boueuses qui entouraient Lima et c’est là que par un triste après-midi Ramon avait vu le jour.
Sa mère, Guadalupe Mendès, était la fille du maire d’un petit village, là-haut sur le flanc des Andes. Il avait osé exprimer avec force son refus d’accepter la loi du Sentier lumineux et avait appelé la population à leur résister. Un jour une poignée de jeunes gens étaient entrés dans le village et presque sans prendre le temps d’expliquer a qui que ce soit ce qu’ils faisaient, ils l’avaient simplement exécuté pour trahison envers le pays. Son épouse, brutalisée par les fanatiques, abasourdie, ne comprenant rien, avait à moitié perdue la raison et s’était simplement laissée aller et quelques semaines plus tard était décédée sans vraiment avoir compris ce qui s’était passé.
Guadalupe, alors âgée d’à peine 16 ans, tout aussi abasourdie que sa mère avait réagi avec la force de la jeunesse et avait simplement refusée de baisser les bras. Après avoir enterré en l’espace de quelques semaines son père et sa mère, elle avait décidé de fuir le village et de se réfugier dans la capitale ou comme tant d’autres avant elle, elle croyait trouver la sécurité. Elle avait chargée dans un sac tous ce qui avait un peu de valeur dans la maison et s’était embarquée dans le bus brinquebalant qui devait l’amenait vers la ville et la sécurité.
Fille d’une mère indienne et d’un père métis d’espagnol, elle était plus grande que la plupart des péruviens et bien que très jeunes encore promettait d’être un jour une beauté. Mieux éduquée que la plupart des Indiens, elle écrivait et parlait espagnol couramment et grâce a ces petits plus comptait pouvoir s’en sortir. Très vite pourtant, elle dut se rendre à l’évidence que dans ce pays en pleine ébullition et dans cette capitale en proie a l’invasion des masses rurales, la survie ne serait pas facile. Les trésors contenus dans son sac ne représentaient pas grand-chose du point de vue monétaire et avant d’avoir eu la chance de trouver un refuge et un emploi dans la grande ville, elle s’aperçut qu’il ne lui restait plus rien. Elle négocia donc la seule chose qui lui restait et c’est ainsi que quelque mois plus tard elle se trouva enceinte.
La journée était froide et pluvieuse, un lourd brouillard traînait au ras du sol, rendant encore plus triste ce coin du bidonville. Guadalupe n’avait plus rien, juste ce petit coin de baraque en tôle qui avait été abandonné quelques semaines plus tôt par son dernier occupant et qu’elle avait squattée et où elle se sentait un peu chez elle. Elle était recroquevillée dans un coin sous une couverture, elle avait peur, elle avait froid, elle avait mal, mais dans ce coin du taudis, son sang indien reprit le dessus et seule, sans aide aucune, elle mit au monde son bébé et le serra sur son sein pour essayer de le réchauffer. À peine né, Ramon exprima très fort son mécontentement et c’est probablement ce qui lui sauva la vie et celle de sa maman.
Dans la baraque de bois qui touchait celle de Guadalupe, assise presque à toucher le petit poêle minable qui dispensait une chaleur avare, Maria Arebalo entendit les pleurs de Ramon. Elle comprit immédiatement ce qui se passait à côté de chez elle, alors, sans même réfléchir, avec cette générosité que seuls connaissent les gens qui n’ont rien, elle sortit dans le froid et la pluie et entra dans la baraque de Guadalupe. Elle trouva l’enfant recroquevillé sur sa mère à moitiée évanouie. Suite à ses appels, deux ou trois hommes apparurent, ils soulevèrent Guadalupe et son fils et les déposèrent avec douceur tout près du poêle de Maria avant de sortir en répétant que “ s’ils pouvait faire quoi que ce soit pour aider”. Maria leur demanda de voir s’ils pouvaient trouver un peu de lait, soit pour la maman ou le bébé, heureuse de constater que même au fond des pires bidonvilles et dans le cœur des hommes les plus endurcis, il reste encore et toujours une touche d’humanité pour une mère et son bébé. Sans plus perdre de temps, elle rechargea son poêle et s’occupa de Guadalupe et de l’enfant.
Dire que le taudis de Maria était chaud et confortable serait bien sûr très exagéré, mais il était tout au moins beaucoup plus chaud et surtout beaucoup plus sec que la baraque de tôle. Maria recouvrit la jeune maman de toutes les couvertures qu’elle put trouver et au fond d’un sac plastique, trouva quelques grains de café qu’elle avait mis de côté pour juste ce genre de situation. Elle força le liquide brûlant entre les lèvres de Guadalupe et eut enfin le plaisir de voir revenir un peu de couleur sur le visage pâle. Ramon toujours éveillé avait trouvé un sein et semblait heureux et calme pour le moment.
Maria et son mari Pedro, plus connu sous le surnom de Pepe, étaient aussi des réfugiés de la montagne ayant trouvé refuge en ville, mais leur situation était somme toute bien meilleure que la plupart des autres réfugiés. Tout d’abord ils avaient débarqué avec un peu d’argent et avait pu acheter quelque plaques de contre-plaqué et des tôles ondulées, qui avait permis a Pepe de construire une cabane aux murs imperméables aux vents et un toit étanche a la pluie, avec en plus, luxe incroyable dans ce bidonville, ce poêle minuscule qui maintenait a l’intérieur du logis une température raisonnable. Pepe était un géants de plus de six pieds, aux épaules carrées, et sa taille imposante lui valait le respect de tout un chacun et nul ne troublait Pepe et sa compagne. Chaque matin il partait vers la ville à la recherche de travail et sa taille lui valait souvent le privilège d’être choisi pour une multitude de travaux de force et lui permettait de ramener presque chaque jour un peu d’argent à la cabane. Ce soir-là, lorsqu’il rentra de sa journée de travail en ville, Maria lui annonça la présence de Guadalupe dans la cabane et lui présenta Ramon, Pepe ne dit rien, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Quelque jours plus tard il bricola un passage qui reliait la cabane de tôle de Guadalupe avec sa cabane de bois, il répara le toit afin de le rendre étanche a la pluie et tout le monde dans le bidonville comprit et accepta le fait que les deux baraques n’en faisaient plus qu’une et que Guadalupe, son bébé et les Arebalos ne formaient plus qu’une famille.
Les quelques années qui suivirent furent probablement les plus heureuses de la vie de Ramon. À peine remise, Guadalupe prit l’habitude, chaque matin d’accompagner Pepe vers la ville à la recherche d’un peu de travail. Tout comme Pepe, elle acceptait n’importe quel travail et bien vite tous deux furent connus dans un quartier riche ou ils trouvaient presque chaque jour le moyen de gagner quelques pesos, qui leur permettait de se nourrir, de se vêtir et de prendre soin du bébé. À peine âgé d’un an Ramon commença a marcher et a visiter son petit coin de bidonville, étant un des rares enfants il était partout le bienvenu, mais très vite il apprit à connaître les limites de son territoire d’où il ne sortait jamais.
Un peu plus tard, Guadalupe rencontra un jeune homme qui vint s’installer dans la baraque de tôle, très vite le jeune homme fut lui aussi accepté comme faisant partie du clan Arebalo. Il semblait avoir un peu plus d’argent que tout un chacun, mais nul dans le bidonville ne posa de questions. Le jeune homme faisait tout simplement partie d’une petite bande de voyous, qui gagnait un peu d’argent en trafiquant de la drogue, ce n’était pas bien sur une opération de grande envergure, mais cela lui permettait de tenir femme et enfants hors de la misère. Et c’est ainsi que Ramon grandit sans trop souffrir de la faim et du froid, mais aussi sans jamais sortir de son territoire minuscule.
Plusieurs années passèrent, un jour le jeune homme demanda a Ramon de l’accompagner afin de faire le guet, nul ne se méfiait de Ramon et de son visage d’ange. Très vite ils formèrent une équipe solide et efficace, les affaires marchaient de mieux en mieux et le jeune homme devint imprudent, il empiéta un peu sur le territoire d’un concurrent, cela lui valut une dénonciation suivie très vite par une arrestation.
Pour Ramon et sa famille, la vie reprit comme avant, ils vivaient toujours dans le bidonville, Pepe et Guadalupe travaillaient toujours lorsqu’ils trouvaient un emploi, ils avaient un peu moins d’argent bien sûr, mais ils avaient l’habitude.
À peine âgé de huit ans, Ramon avait eu le temps d’apprendre lors de ses opérations de guet en ville qu’il y avait des tas d’opportunité pour un garçon débrouillard et vif. Il se lança dans une carrière de chapardage qui fut très vite couronné de succès, là encore son visage d’ange lui servait beaucoup et lui permettait de s’approcher de ses victimes sans problème. Tout cela dura environ deux ans et un jour lui aussi fut arrêté et enfermé dans une école pour enfants vagabonds des plus strictes, où il s’endurcit.
À 12 ans, les dirigeants de l’école s’imaginant l’avoir dressé, comme ils disaient, le laissèrent sortir, il revint au Bidonville et n’ayant aucun autre moyen de survie, il reprit ses chapardages. Un jour, il découvrit que sa petite taille et son habilité a grimpé lui permettait de se glisser et d’entrer, sans trop de problèmes dans de petits appartements aux fenêtres ouvertes. Le butin était souvent très faible, très vite son ambition grandit et il choisit des victimes un peu plus importantes telles que magasins, petits ateliers ou bien maisons bourgeoises. Jusqu’au jour où il commit l’erreur d’essayer d’entrer dans une bijouterie, ce qui lui valut une nouvelle arrestation et 3 ans dans une maison de correction pour adolescents ou il apprit très vite à se bagarrer, à tricher et à mentir pour survivre.
Juste avant son quinzième anniversaire, il était de nouveau dans la rue, il reprit son ancien métier et fut de nouveau rapidement arrêté, condamné cette fois a 5 ans, il mit à profit ce qu’il avait appris lors de ses précèdent séjours en prison et sortit beaucoup plus vite pour bonne conduite et a 17 ans il était revenu a la liberté.
Il décida de laisser le petit cambriolage de côté et vivota pendants un peu plus d’un an avec des petits trafics et quelques attaques a main armée qui le ramenèrent très vite en prison ou il demeura seulement quelques mois avant de réussir à s’évader en compagnie de 2 amis. Il célébra son dix neuvièmes anniversaires dans le bidonville avec Guadalupe, Pepe et Maria. Il jura que c’était la dernière fois. Qu’il allait frapper un dernier coup, mais cette fois un gros coup et ensuite disparaître a jamais.
Le gros coup en compagnie de ses “2 amis” rencontrés en prison tourna mal, vraiment très mal, cette fois il y avait mort d’homme, ses ”2 amis” firent bloc contre lui et ce fut lui qui fut reconnu coupable du meurtre et fut condamné a 30 ans de prison ferme, il n’avait pas encore 20 ans
Cette fois la situation était sérieuse, outre la culpabilité de meurtre, son dossier rappelait a la justice que quelque mois plus tôt il avait été condamné pour attaques a main armée et qu’il avait réussi a s’évader, il fut donc envoyé cette fois dans une prison haute sécurité, loin de Lima.
Nous étions au début du siècle, les conditions de vie dans le système carcéral au Pérou étaient lamentables (elles n’ont d’ailleurs guère améliorés depuis) le pays manquait de prisons, beaucoup étaient en très mauvais état, la totalité était surpeuplée et plus que surpeuplée. La direction pénitentiaire accordait moins de 1 dollar par jour par prisonnier pour la nourriture et le logement. De nombreux prisonniers étaient brutalisés, abusés ou même tués soit par leurs collègues ou même par des gardes, les droits humains les plus basics étaient piétinés chaque jour etc .
La prison de Maynas à Equito dans l’état de Loreto où fut envoyé Ramon était une des pires du pays, certain des bâtiments à la limite de s’écrouler. Par manque de fonds, les réparations indispensables ne pouvaient être entreprises, les conditions de logement et nourriture étaient affreuses, la corruption était partout, la discipline impitoyable, en bref les conditions de vie infernales. Très vite Ramon comprit qu’il lui fallait sortir d’ici au plus vite ou comme beaucoup d’autres avant lui il ne pourrait pas finir sa sentence pour cause de décès. Il essaya sans succès de s’évader et ne gagna que quelques semaines en solitaire dans des conditions encore pires.
Le seul avantage de cette évasion manquée fut de le faire remarquer par un des dirigeants de la prison qui le convoqua dans son bureau, où il se vit offrir une possibilité de quitter la prison immédiatement, avec peut-être la possibilité de retrouver sa liberté complète dans quelques années. Connaissant la corruption de l’établissement, il comprit tout de suite que l’offre qu’on lui faisait devait être complètement pourrie, mais il s’en moquait complètement, tout était meilleur que de continuer à croupir ici. Avant même d’avoir entendu la proposition, il savait qu’il serait d’accord espérant que tout au moins cette offre lui donnerait peut-être une possibilité de survie.
La proposition était très simple, à quelque centaines de km d’Iquitos avait été découvert ou plutôt redécouvert une ancienne mine d’or abandonnée depuis toujours soit par les Incas ou les premiers colons espagnols. Une poignée d’aventuriers avait décidé d'exploiter ladite mine et avait conclu avec certains membres dirigeants de la prison un marché lucratif, tout au moins pour eux. La prison leur fournissait des travailleurs, à qui on promettait excellente nourriture et logement, plus un petit salaire. Après quelques années passées à la mine, la direction jurait à ces travailleurs qu’ils seraient officiellement déclarés décédés ou évadés et pourraient donc disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire leur vie. Ramon ne se faisait aucune illusion sur sa chance de “disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire sa vie“. Il n’avait aucun doute et avait deviné que les conditions de nourriture, de logement et de travail seraient probablement aussi mauvaises sur la mine qu’en prison. Qu’on le ferait probablement travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais il y a avait une petite possibilité, une possibilité minuscule que la vie sur la mine à travailler soit meilleure que la prison et qui sait peut être une chance aussi de fausser compagnie a ses gardes. Il accepta sans hésiter, fut reconduit dans une cellule ou il rencontra un autre “volontaire” pour la mine, tous deux reçurent ce soir-là un repas plus que correct, une combinaison de prisonnier orange neuve et se couchèrent dans des lits à peine sales.
Le lendemain, 3 gardiens sous les ordres d’un sergent grassouillet et nonchalant, les firent sortir de la cellule, ils furent conduits à un petit aéroport ou après deux heures d’attente ils s’embarquèrent dans un hélicoptère militaire. Ce qui semblait montrer que même l’armée était mêlée a l’affaire et fournissait le transport aux frais du contribuable. Comme beaucoup d’hélicoptère militaire, il avait à l’avant deux places pour pilote et copilote. Derrière les pilotes, séparés par un semblant de cloison, un siège de trois places faisant face a l’arrière et un autre de trois places faisant face vers l’avant. Les passagers étant donc assis face à face et genoux contre genoux, le sergent indiqua aux deux “volontaires” qu’ils devaient s’asseoir au milieu des sièges avec un garde de chaque côté.
Ramon bien sûr n’avait jamais pris l’hélicoptère, il était évidemment curieux de pouvoir découvrir le paysage de la forêt vu d’en haut et très poliment demanda au sergent de le laisser s’asseoir sur le côté près d’une fenêtre. Il insista sur l’absolue impossibilité de s’évader lorsqu’ils seraient en vol, le sergent hésita et se rendant compte que les risques étaient évidemment nuls, il accepta. Le sergent s’installa contre la vitre sur le siège avant et montra à Ramon le siège en face de lui près de la porte. L’autre "volontaire" pris sa place au milieu du siège avant près du sergent et les trois autres gardes s’empilèrent dans l’habitacle, les portes furent fermées, les ceintures bouclées, l’hélicoptère décolla aussitôt, mit le cap au sud-est et très vite survola le fleuve et la forêt Amazonienne.
Coincé en face du gros sergent, ayant à peine de la place pour ses jambes, Ramon était collé à la portière, les yeux rivés sur la forêt qui défilait sous l’hélico. Sous lui la forêt s’étendait à perte de vue, c’était une fantastique mer verte ondulant aussi loin qu’il pouvait voir, au loin quelques collines venaient rompre la monotonie du paysage. Serpentant à travers ce vert riche et brillant, la rivière Amazone taillait son chemin depuis des siècles, ça et là, près de la rivière, quelques rares clairières de couleurs rougeâtres ou le bois avait été coupé. Ramon en était sans voix, il n’avait jamais rien vu d’aussi grandiose et aurait voulu partager sa joie avec quelqu’un, mais sur le siège en face l’autre volontaire regardait dans le vide sans aucun intérêt, les trois gardes parlaient entre eux sans entrain et le petit sergent grassouillet, blasé par un paysage qu’il avait vu très souvent, bien coincé contre la paroi de l’hélicoptère somnolait tranquillement.
Ramon laissa son sourire s’effacer, il se colla un peu plus près de la portière voulant à tout pris profiter de ce moment que la vie lui accorder, il savait qu’il y avait près de deux heures de vol avant d’atterrir et il voulait en profiter.
Ramon continuait de scruter le paysage, l’hélicoptère ne volait pas très haut et chaque fois que l’on survolait une colline le sol semblait se rapprocher. Ramon remarqua que de place en place, au flanc de ces collines, ça et là, un arbre beaucoup plus grand que les autres, semblant dominer la forêt étendait ses branches vers le ciel. Une pensée lui traversa la tête, il la repoussa aussitôt sachant que c’était stupide, et pourtant, peut-être, non bien sûr c’était dingue, c’était impossible, oubli, tu n’as aucune chance… et pourtant, les grands arbres étaient là, si près, il suffisait de plonger, d’attraper un de ces grands arbres. Les branches tous en haut étaient petites, elles amortiraient le premier choc, elles se plieraient, il glisserait vers le bas, il dégringolerait de branche en branche, toutes ralentiraient la vitesse de chute et peut être, oui peut être pouvait ’on arrivait en bas vivant et libre. S’il survivait à la chute, la forêt serait à lui, il pourrait peut-être rejoindre une tribu indienne, ou trouver un travail sur une coupe de bois ou sur un bateau sur la rivière. Plus jamais il ne ferait rien d’illégal, les possibilités étaient illimitées, et il serait libre, libre, libre, après tout il n’avait rien à perdre, que sa vie. Une petite voix lui répétait de laisser tomber, c’était impossible, et pourtant avec juste un peu de chance… sa main avait bougé, sa main lentement sans bruit avait débouclé la ceinture de sécurité, les gardes n’avaient rien remarqué et le sergent somnolait toujours, Ramon ferma les yeux, c’était dingue.
Quelques secondes ou peut-être quelques minutes plus tard il rouvrit les yeux, et il le vit là, près de lui, près de la porte, presque à toucher, cet arbre gigantesque qui semblait l’appeler. Il n’avait aucune idée a quelle altitude volait l’hélico, a quelle distance était vraiment l’arbre, mais il paraissait si près, si près, alors sans réfléchir, comme si ce mouvement était programmé en lui depuis toujours, il saisit la poignée, ouvrit la porte et sauta dans le vide, tendant les bras vers l’arbre. Il tombait, il glissait, il flottait dans l’espace, il n’avait aucun doute, il savait qu’il allait atteindre les hautes branches, il savait qu’il allait dégringoler de branche en branche, qu’il aurait mal partout, qu’il se casserait peut être un membre en rencontrant le sol, mais qu’à la fin il serait libre, libre, libre et venu du plus profond de lui il hurla … LIBERTAD
Comme il l’avait prévu, Ramon atteignit les plus hautes branches de l’arbre, il mit ses mains et ses bras sur son visage afin de se protéger les yeux et se laissa entrainer dans sa chute. Il sentait les menues branches se pliaient sous son corps, il glissait de l’une a l’autre, elles le fouettaient sauvagement, mais il ignorait la douleur, il sentait que sa vitesse ralentissait un peu, les branches s’accrochaient a ses jambes, a ses bras le retenaient un instant, puis le laisser tomber de nouveau, il continuait de dégringoler, peut-être de moins en moins vite, du moins il voulait y croire.
Soudain, le souffle lui manqua, là, en travers de son chemin vers le sol, une branche énorme le stoppa net dans sa descente, il eut l’impression que sa poitrine explosait, qu’il se désarticulait comme un pantin. La douleur augmenta encore, un trognon de branche, cassée probablement par quelque orage, il y a longtemps, lui entrait dans la poitrine. Il n’avait plus de force, il n’était que douleur, il oscilla un moment et finalement continua de tomber de branche en branche avant de finalement atterrir sur le sol brutalement.
Sous lui, il sentait la mousse humide, au-dessus il voyait les branches de l’arbre qu’il venait de traverser, tout autour de lui la forêt était imprégnée de cette odeur typique de l’Amazone, cette odeur d’humidité, d’humus, de soleil et de vie. Malgré la douleur de sa poitrine, il essaya de respirer cette odeur, cette odeur de liberté.
Il avait mal partout, mais finalement ne souffrait pas du tout, il essaya sans succès de remuer les jambes ou les bras, sa poitrine était en feu, et il sut sans le moindre doute que la mort était la et que pour lui tout était finit.
Pendant quelques minutes ou peut-être quelques secondes, il repartit vers son passé… il n’avait jamais connu la liberté… dès sa naissance il était prisonnier de son bidonville, de la faim, de la peur… puis a huit ans prisonnier à l’école pour vagabond, puis en maison de correction et ensuite de prison en prison… juste quelques rares moments de temps en temps dans la rue, mais même là il n’était pas libre, coincé par la peur d’être reconnu et repris… toute sa vie il avait été prisonnier, mais là, finalement, pour quelques secondes, pour quelques longues secondes, pour un moment qui n’en finissait pas, il avait pu y croire, vraiment y croire, et il avait été libre, libre, libre …
Ramon grimaça de douleur, il savait qu’il était fichu, son plongeon aurait pu réussir, mais il y avait eu cette branche qui lui avait défoncé la poitrine. Pourtant sur les lèvres il avait un mince sourire, comme un sourire de bonheur, Il ferma les yeux, il respirait et sentait cette bonne odeur humide, sa main se crispa sur la mousse, quelque part un oiseau chantait, il mourut très vite, mais avant de mourir il répéta encore trois fois de moins en moins fort… ‘’LIBERTAD’’
Pérou – Pucallpa -- Octobre 2010
dimanche 21 décembre 2025
05 L’enfant de la rizière
L’enfant de la rizière
C’était le 21 avril 1974, un an plus tard la guerre serait finie, mais bien sûr à ce moment-là tout le monde l’ignorait. La section du sergent Henderson se trouvait près du village de Bun Suoi (qui veut dire ruisseau boueux, ou quelque chose comme ça) dans la province de Quang Tri, tout en haut du sud Viet Nam, presque à toucher le dix-septième parallèle.
La province de Quang Tri, de par sa position géographique, juste sur la frontière entre le nord et le sud était probablement la province qui avait le plus souffert de cette guerre qui n’en finissait pas, elle avait subi une multitude de combats, d’escarmouches et même de batailles entre les forces Viet Congs et les soldats du sud et leurs alliés américains.
A multiples reprises la population avait abandonné villages, rizières, animaux et jardins, pour aller se réfugier vers le sud et s’éloigner de la zone maudite, beaucoup étaient revenu pour repartir une fois de plus à l’approche d’un nouveau danger.
Les champs étaient retournés à la friche, les rizières n’étaient plus entretenues et les canaux s’étaient remplis de boue et de terre sèche, et la plupart des villages s’écroulaient tout doucement ne ressemblant en rien à ce qu’ils avaient été quelques années plus tôt.
Une fois de plus en ce début d’année 1974, le bruit avait couru que les Viet Congs allaient tenter une opération vers le sud, une fois de plus la population avait bougé, ne laissant derrière qu’une poignée d’entre eux qui ne pouvait pas partir.
Ce nouvel exode avait forcé le gouvernement du sud Viet Nam et l’armée américaine à réagir et les Américains avaient donc installé, une multitude de mini bases à travers la province. Ces mini bases sous les ordres d’un capitaine ou d’un commandant n’avaient bien sûr rien de grandiose. Une centaine d’hommes, quelques hélicoptères, une vingtaine de camions et un hôpital de campagne. À partir de ces mini bases, des sections d’une douzaine d’hommes partaient et sillonnaient la région, à la recherche de l’ennemi, souvent trop bien caché. Le but principal de ces opérations étant surtout de rassurer la population qui s’accrochait encore sur ce morceau de terre maudit des Dieux.
La journée était belle, tout paraissait calme, les onze hommes sous les ordres du sergent Henderson se rapprochaient du village de Bun Suoi. Aucun d’entre eux ne se fier au calme apparent, tous savaient que le danger pouvait surgir d’une seconde à l’autre et bien sûr nul ne savait d’où pouvait surgir l’ennemi.
Loin devant le groupe de marines, l’éclaireur Thomas Leroy, aussi surnommé Tom Tom ou Tommy boy se glissait comme un serpent dans les hautes herbes, scrutant inlassablement les environs, ayant l’œil sur tout autour de lui, cherchant surtout ce qui aurait pu avoir l’air de ne pas appartenir au décor ambiant.
Thomas était né en Louisiane, d’origines on ne peut plus diverses, il avait du sang noir bien sûr, mais aussi du sang indien, français et probablement une bonne dose d’espagnol. Petit, musclés il avait grandi dans les bayous, et dès son plus jeunes âge avait survécu grâce à son habileté à pécher, chasser et piéger le gibier des marais et de la forêt. Cette jeunesse dans les bayous faisait de lui le mieux adapté à la zone de rizières, forêt et jungle qui entourait les villages de la région. Il était capable de se glisser à peu près n’importe où, dans le silence le plus complet. Il voyait et entendait ce que la majorité de ses camarades de la ville ignoraient complètement. Il avait posé tant de pièges dans sa jeunesse qu’il sentait instinctivement les pièges des Viets. En bref, il était l’homme idéal pour ouvrir la route à ses camarades et servait toujours d’éclaireur à la section Henderson.
Environ 500 mètres derrière lui, marchant avec précaution devant ses hommes, suivant constamment du regard son éclaireur, afin d’essayer deviner à l’ avance le danger, le sergent Henderson avait beaucoup de peine à cacher ses six pieds et demi de haut et sa carrure de catcheur, pourtant il se déplaçait lui aussi en silence total.
Très légèrement à droite et un peu en arrière du sergent, le radio suivait son chef comme son ombre, se préoccupant avant tout de protéger cette radio si importante, dont pouvait dépendre la vie de la section tout entière en cas de pépin.
Quelques mètres derrière, marchant presque dans les mêmes trace que leur sergent, sept Marines lourdement armés, scrutant eux aussi la jungle à droite et à gauche et se déplaçant dans le plus grand silence.
Puis, venait Erik Kieffer, l’infirmier, le médic, armé plus légèrement que le reste de la troupe, car il trimballait un sac bourrait de pansements, t’attelles, de potions et injections variées, qui bien sûr pouvait faire la différence entre la vie et la mort en cas de blessures graves.
Et enfin, derrière le médic, le caporal, surnommé ‘’Corp’’ fermait la marche en s’assurant bien sûr, que le groupe n’était pas suivi et qu’aucun des hommes ne s’écartait du sentier marqué par Tom Tom.
La section Henderson était somme toute, comme tous les autres groupes de marines sous les ordres d’un sergent, mais elle était tout de même un peu différente. En effet, les onze marines du groupe étaient ensemble depuis bientôt 18 mois. Ils s’étaient engagés dans l’armée à peu près à la même époque, avaient subi leur entrainement a Fort Braggs ensemble, étaient venus au Viet Nam ensemble, avaient rejoint le sergent Henderson ensemble et fait une multitude d’opérations sous ses ordres, ensemble. Aucun membre du groupe n’avait été tué, aucun d’entre eux n’avait été gravement blessé et remplacé par un nouveau, et après presque dix-huit mois d’opération ensemble, ils formaient maintenant un groupe aussi uni que l’on peut l’être. Plus que des amis, plus que des frères, ils étaient ensemble comme les doigts d’une main et chacun savait à l’ avance comment allait réagir chaque membre de l’équipe.
Aujourd’hui, la section Henderson était un tout petit peu plus nerveuse que d’habitude, tous étaient conscients qu’ils étaient en train de vivre ce qui serait probablement leur dernière mission dans ce pays de dingues… Dans quelques jours ils auraient accompli leur ‘’tour’’ de 18 mois, étant venus ensemble, ils repartiraient donc tous ensemble, même le sergent avait décidé de les accompagner. C’était son troisième ‘’tour ‘’ chez les petits hommes jaunes, bientôt près de cinq ans de guerre et ayant frôlé la mort à plusieurs reprise, il avait enfin décidé de quitter les Marines qui était sa vie depuis des années et de retourner au pays avant que la chance ne l’abandonne
En fin de matinée, Tom Tom entra lentement dans le village … Ses yeux scrutaient chaque centimètre carré de terrain, apparemment tout était calme.
Le village, comme cela se passait très souvent paraissait a moitié abandonné, les herbes folles avaient commencé d’envahir les ‘’rues’’ et les ‘’allées’’, la plupart des maisons étaient en mauvais états, mais il était évident qu’il y avait encore du monde présent, car de la fumée sortait de deux ou trois maisons.
Après une étude approfondie des lieux. Tom tom se retourna et fit signe au sergent que tout était okay, et la section tout entière entra dans le village. Tom tom dirigea ses camarades vers une placette, a l’ombre d’un arbre énorme qui ombrageait une surface importante, ou la totalité des Marines s’installa pour un moment de repos et un léger casse-croute. Bientôt apparurent de nulle part, cinq ou six gamins qui saluèrent les marines, dans l’espoir de recevoir les éternelles barres de chocolat dont l’armée américaine semblait disposée en grande quantité depuis toujours. Puis, ayant reconnu les uniformes deux ou trois femmes apparurent porteuses de gamelles d’eau fumante que les GI pourraient utiliser pour faire café ou thé.
À proximité de l’arbre s’élevait une grande maison en piteux état, qui avait dû dans des temps plus ou moins anciens être la maison du chef de village, de derrière la porte d’entrée, seulement fermée par une couverture multicolore, parvenait jusqu'à l’arbre des gémissements étouffés. La couverture s’écarta et une très vieille femme apparue, se dirigeant vers les Marines elle tenta de leur expliqué en phrases rapides ce dont elle avait besoin. Le caporal étant le seul de la section à comprendre le Viet Namien, expliqua brièvement qu’à l’intérieur de la grande maison, la petite fille de la vieille était en train d’accoucher et que la chose ne se passait pas très bien. D’un signe de tête, le sergent ordonna à son médic d’aller voir s’il pouvait faire quelque chose. Erik Kiffer saisit son sac et suivit la vieille femme.
Déjà Tom Tom et Bill le Texan, avaient préparé leur tasse de thé et prudemment, toujours aux aguets allaient prendre position sur le côté de la grande baraque ou, cachés derrière deux palmiers ils pouvaient sans être vu surveillés la jungle toute proche. Au même instant Charly et ‘’surfer’’ le californien prenaient position de la même manière du côté opposé… La section Henderson avait trop d’expérience pour se fier à l’apparente tranquillité du village.
A l’intérieur de la baraque de bambou, Erik avait trouvé dans un coin une gamine de quelques dix-sept ou dix-huit ans, couchée sur une natte et essayant désespérément de mettre au monde un bébé un peu trop gros pour ses hanches trop menues. Erik, bien sûr était loin d’être un expert sur ce terrain, mais comme tout infirmier il avait appris les bases de la chose et depuis dix-huit mois au Viet Nam avait déjà eu l’occasion de pratiquer ce qu’il avait appris, une heure plus tard le bébé vagissait entre ses mains. Tandis que la vieille s’occupait de sa petite fille, il le lava du mieux qu’il put et après l’avoir enroulé dans une couverture de couleur éclatante, il le déposa dans les bras de sa maman, qui pleurait silencieusement.
Baragouinant les quelques mots de vietnamien qu’il connaissait, Erik avait réussi à demander à la vieille ou était le père de l’enfant. Il avait eu beaucoup de peine, mais avait finalement comprit que l’enfant n’avait pas de père, mais qu’il était le résultat d’un viol collectif par l’armée du Nord. Quelques neuf mois plus tôt les forces communistes étaient entrées dans le village, accusant les habitants de trahison ils avaient massacrés le chef du village et son épouse, avant de s’acharner sur la jeune fille. Triste et déprimé, conscient de son impuissance à aider ces victimes de la folie humaine, Erik était sorti et avait rejoint ses camarades.
Tout était calme, le sergent consulta sa montre, bientôt il serait temps de repartir par un autre chemin vers la zone ou l’hélicoptère les avait déposés le matin… Mission accomplie, non seulement les gens du village raconteraient aux villages alentours que les Américains étaient toujours là et près à se battre, mais en plus, l’histoire de l’aide apporté par le médic pour la naissance de l’enfant serait un ‘’plus’’
Le hurlement sembla venir de partout et de nulle part, là-bas, une cinquantaine de mètres derrière la maison du chef, une douzaine de diables menés, par un gringalet à moitié nu s’étaient levés. Hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant dans la direction des marines, ils attaquaient avec la certitude d’une victoire facile.
Il est évident qu’une attaque en hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant, peu avoir une certaine efficacité contre un groupe de combattants mal entrainés et non habitués au combat. Il est probable que de jeunes combattants, surpris par les hurlements et l’action suicidaire d’attaquants paniqueront. Affolés ils ne réagiront pas avec la rapidité nécessaire, ce qui permettra aux attaquants de se rapprocher suffisamment pour mener à bien leur mission. Mais d’un autre côté, il est tout aussi évident, qu’une attaque en courant et tiraillant, ne permettra en aucun cas aux attaquants d’avoir la moindre efficacité de tir, et que la plupart des balles se perdront tout simplement dans la nature, et ce fut la leur erreur, qui sauva la section Henderson.
Les attaquants n’avaient pas remarqué la présence de Tom Tom et de Bill derrière les deux palmiers, la réaction des deux marines chevronnés fut instantané, ils laissèrent tomber leurs tasses de thé et ensemble ouvrir le feu sur le groupe d’attaquants, et eux ne tiraient pas en courant, mais ajustaient leur tir tranquillement, presque comme au stand de tir. De l’autre côté Charly et ‘’Surfer’’ avaient réagi presque aussi vite et le groupe de Viet Minh se trouva pris entre deux feux. Plusieurs d’entre eux furent touchés et dans un bel ensemble, ils disparurent dans le canal asséché qu’ils étaient en train d’enjamber. Seul leur leader, le gringalet à moitié nu, continua de courir vers la hutte du chef, une grenade à la main, il parvint à s’approcher suffisamment pour jeter sa grenade dans une fenêtre ouverte. L’explosion secoua la structure déjà ancienne et les marines crurent que tout aller s’écrouler, là-bas Tom Tom vidait son chargeur sur le fanatique qui roula en boule au fond d’un trou. Persuadé que ses balles avait atteint leur objectif et que le Viet Cong était mort ou mourant, Tommy reporta son attention sur le reste des attaquants.
Atterré, Erik regardait la baraque de Bambou, soudain il remarqua les premières flammes, sa réaction fut immédiate, il se leva, jeta son fusil et sans réfléchir se précipita vers la maison en hurlant ‘’ le gosse’’. Nul n’essaya de l’arrêter, nul n’aurait pu l’arrêter, mais tout un chacun était prêt à faire tout son possible pour le protéger.
En quelques bonds, Erik avait atteint le bâtiment brinquebalant, il arracha la couverture qui servait de porte et se précipita à l’intérieur. La maman et le bébé étaient toujours dans le coin où il les avait laissés sur la natte de paille de riz. Dans un mouvement désespéré, la vieille s’était jetée sur sa petite fille essayant de lui faire un rempart de son corps. Elle avait réussi, mais en payait maintenant le prix, une énorme poutre s’était écroulée et lui avait fracassé le crane. Voyant qu’il n’y avait rien à faire pour la vieille, Erik écarta son corps sans douceur, puis se penchant il saisit dans ses bras la natte, la maman et le bébé et se retourna rapidement vers la porte, certain d’être arrivé à temps, car les hurlements du bébé signalaient au monde, sans le moindre doute, qu’il était toujours vivant.
Dehors le gringalet Viet, bien que touché gravement respirait encore, mut pas ce fanatisme des combattants, il réussit à trouver la force de se trainer au bord du trou, son fusil à la main. Là-bas, Il aperçut Erik qui sortait de la maison avec son précieux fardeau, dans un dernier effort il eut le temps de lâcher sa rafale avant que le tir de Tom Tom ne prenne sa vie pour toujours.
Erik s’apprêtait à descendre les quelques marches qui l’auraient sorti de la maison en flamme, encore quelques mètres et il serait en sécurité auprès de ses camarades, il reçut la presque totalité de la rafale, et serrant toujours sur son corps la jeune mère et l’enfant, il s’écroula en bas de l’échelle de bois.
Comme un seul homme la section Henderson s’était levée, à leur tour ils chargeaient le petit groupe de dissidents, qui comprenant qu’ils n’avaient aucune chance s’enfuyaient vers la jungle trainant derrière eux leurs blessés et oubliant leur leader. Le sergent Henderson aboya un ordre, qui stoppa tous ses hommes, ils se regroupèrent dans la clairière. Déjà, le sergent s’égosillait dans la radio, réclamant un ou plusieurs hélicoptères, signalant à la base qu’il avait un blessé grave. La maison du chef était maintenant un gigantesque brasier, le caporal s’affairait auprès d’Erik, la jeune femme ne bougeait plus et le gamin rappelait au monde son existence. Quelques minutes plus tard, un hélico était là, avec un docteur à bord, les marines chargèrent rapidement les trois victimes de l’attaque, puis toujours sur le qui-vive, ils attendirent le second hélicoptère, qui allait les ramener à la base.
À peine atterri, le bébé fut confié à une infirmière du service médical, Erik et la jeune femme furent conduits en salle d’opération ou un médecin constatât qu’il était trop tard pour la jeune Viet Namiene, la poutre qui avait tué sa grand-mère, lui avait aussi a moitie écrasée la tête, elle mourut sans trop comprendre ce qui lui arrivé. Le docteur s’acharna sur le corps d’Erik Kieffer, mais il avait compris dès les premières minutes que le combat était inutile, Erik avait perdu trop de sang et s’éteignait rapidement. Dans un sursaut d’énergie, le soldat avait saisi la main du docteur réclamant de parler à son sergent, le sergent Henderson fut appelé, à la vue de son Médic, il comprit lui aussi que c’était la fin et simplement écouta ce que Erik avait à dire.
‘’Look. Sarge… j’ai mis ce môme au monde… je l’ai sorti du brasier… il n’a pas de père… sa mère a été violée par les dingues du nord… toute sa famille est morte, même la grand-mère … la mère vient elle aussi de mourir… s’il reste ici il finira dans un orphelinat ou je ne sais où… il n’a aucune chance, tu comprends aucune chance… alors c’est ma dernière volonté Sarge… avant de partir… je ne veux pas être mort pour rien… je l’adopte, emmène-le aux US, confie le a mes parents, comme s’il était mon fils… Sarge, je l’adopte, tu comprends, je l’adopte… Jure-moi que tu le feras, Sarge… jure’’
‘’ Bon, moi je veux bien te jurer tout ce que tu veux, mais ça ne servira à rien, tu va-t’en sortir et tu pourras faire tout ça toi-même, alors calme toi’’
‘’ T’as jamais su mentir Sarge, je suis fichu, nous le savons tous les deux, jure le’’
‘’Okay je le jure’’ la main de Erik Kieffer qui cramponnait la main du sergent se relâcha … Erik Kieffer était mort.
Les jours qui suivirent ne furent évidemment pas très joyeux pour la section Henderson, malgré la promesse d’un départ avancé, le capitaine ayant jugé qu’il valait mieux ne pas demander davantage à la section. Ensemble comme toujours, ils remplir les formalités de départ. Par un beau matin, ils attendaient le camion qui devait les emmener dans un aéroport de campagne ou un transport de troupes, chargé de quelque 200 marines, les ramènerait en quelques heures aux USA.
Avant de partir, le sergent décida, qu’il serait bon d’aller saluer l’équipe médicale, qui avait tant fait pour eux et surtout pour Erik Kieffer. Tous ensembles saluèrent à haute voix, les docteurs, les médics, serrant les mains et embrassant les infirmières. Ils faisaient beaucoup de bruit, semblant avoir oublié le drame de la mort de leur compagnon. Lorsqu’ils sortirent tous ensembles et bien groupés, nul ne remarqua Tom Tom, tout petit au milieu de ses camarades et bien sûr nul ne remarqua le paquet qu’il serrait contre lui. A l’aéroport ils restèrent toujours groupés et en bloc, faisant beaucoup de bruit, afin que nul n’entende les pleurs du bébé que Tom Tom essayait de calmer maladroitement. A l’atterrissage aux états unis, ils sortirent en bloc, bousculant même leurs camarades des autres groupes, comme s’ils avaient priorité, déclenchant une petite bagarre qui permit à Tom Tom de s’éclipser avec son précieux paquet.
Personne n’avait remarqué le couple d’âge mur qui attendait un peu en retrait de la foule venue accueillir les vétérans de Nan, personne non plus ne remarqua TomTom qui se dirigeait tout droit vers eux et personne ne remarqua le paquet qui changeait de main.
Et puis Tom Tom rejoignit sa section, à un petit signe au sergent celui-ci comprit que tout était okay et d’un seul coup, le calme se fit, les marines de la section Henderson s’excusèrent pour leur attitude et s’écartèrent, laissant volontiers passer devant eux les autres vétérans.
Malgré tous, les ennuis n’étaient pas finis pour la section Henderson, une douzaine de soldats de la police militaire était apparue, demandant à toute la section de les suivre afin de répondre du kidnapping d’un bébé vietnamien. Bien sûr la section nia tout en bloc, mais cela ne servit à rien, tout le monde avait compris ce qui s’était passé lors des adieux de la section à l’infirmerie de la base et nul n’avait le moindre doute au sujet de l’enfant sauvé par Erik Kieffer qui avait mystérieusement disparu après le passage de la section. Toutefois, personne n’avait vu Tom Tom et le couple d’âge mur et donc, la police militaire ignorait complètement ou était l’enfant. Les accusés refusant de donner la moindre information, toute la section fut mise aux arrêts…
Le lendemain matin, un civil d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un élégant costume noir, se présenta a la barrière et demanda à parler au colonel. Le civil informa le colonel qu’il était avocat à Denver, au Colorado, qu’il était ici pour parler de son fils Erik Kieffer, tué quelques jours plus tôt au combat et de l’affaire Henderson. En quelques mots très brefs, le civil rappela au colonel comment était mort son fils, comment il avait donné sa vie pour sauver un bébé et comment il avait fait promettre au sergent de rapatrier cet enfant. Ensuite il reconnut qu’en effet le sergent et ses hommes avaient ‘’kidnappé’’ le bébé de l’infirmerie militaire et l’avait introduit clandestinement aux US. Il informa le colonel que l’enfant était en sécurité et entre les mains de son épouse qui le cachait soigneusement dans un lieu probablement introuvable.
Considérant les circonstances, il demandait au colonel de bien vouloir pour une fois oublier les règlements de l’armée américaine, de bien vouloir oublier le kidnapping et l’entrée frauduleuse de l’enfant dans le pays et lui laisser la chance de régulariser la situation en adoptant le bébé, qu’il avait l’intention d’appeler Erik en souvenir de son fils.
Le colonel fut intraitable, le kidnapping d’un enfant était chose grave, quelque en fut la raison, l’action du sergent Henderson t de sa section était presque une mutinerie, et devait donc être sanctionné avec la plus grande sévérité, etc etc
Le père d'Erik Kieffer ne se démonta absolument pas du tout, il informa le colonel que tous les membres de la section, étaient près a jurer qu’ils avaient entendu Erik dire au sergent qu’il était le père biologique du gamin, et que donc le gamin était citoyen américain et que ma foi si les actions du sergent et de sa section étaient un petit peu inhabituel, ils n’avaient fait somme toute que ramener aux états unis le fils d’un citoyen, donc un citoyen lui-même.
Il insista auprès du colonel avec beaucoup de force, lui faisant comprendre que chez lui, à Denver au Colorado, il connaissait beaucoup de journalistes et que si cette affaire été jeté en pâture aux médias, elle risquait de faire beaucoup de bruit.
La guerre du Viet Nam n’était pas des plus populaires en cette année 1974, les médias n’avaient somme toute pas grand-chose à se mettre sous la dent, Erik Kieffer était mort en héros en sauvant la vie d’un enfant, le colonel n’était pas stupide et il se rendit compte que, en effet la chose pouvait faire grand bruit et ne serait pas nécessairement bon pour sa carrière. Des coups de téléphone furent échangés avec le QC de l’armée au Viet Nam, quelques jours plus tard un certificat de naissance très officiel apparut et fut remis au père d’Erik Kieffer qui procéda immédiatement aux formalités nécessaires à l’adoption de celui qui était devenu officiellement son petit-fils. Personne ne crut nécessaire de faire remarquer au monde que Erik Kieffer, n’avait jamais mis les pieds dans ce village avant le jour de sa mort et que la maman n’en été jamais sorti avant le jour fatidique.
Tous les membres de la section Henderson, y compris le sergent lui-même avaient terminé leur contrat d’engagement et avaient décidé de quitter les Marines. Il était inutile de remuer une histoire qui serait bien mieux oubliée. Le colonel invita donc tout un chacun, pour le bien-être de tous évidemment à rester discret sur la chose et un beau matin tous les membres de la section se serrèrent la main et repartir chacun vers chez lui, Louisiane, Texas, Montana, etc
Si l’enfant de la rizière devint officiellement le fils adoptif des parents de Erik Kieffer, il était aussi officieusement le neveu des 11 membres survivants de la section qui jurèrent en souvenir de leur médic de ne jamais l’oublier. Et c’est ainsi que durant les quelques 25 années qui suivirent il reçut un nombre innombrable d’invitations à passer des vacances dans le bayou de Louisiane, dans un ranch du Texas ou du Montana, ou bien sur un bateau en Californie ou les plages de Floride et dans tous les autres états ou résidait un des membres de l’ancienne section Henderson. Lorsque vint le temps de choisir un collège ou finir ses études, il fut invité par tous ses ‘’oncles’’ à choisir l’école qui lui plairait le plus sans tenir compte du cout de l’opération, car tous ensemble insistaient a l’aider financièrement. Il s’inscrivit à l’école des mines de Golden, au Colorado, aux portes de Denver. A la fierté de tous ses ‘’oncles’’ et de ses parents, il sorti de l’école avec d’excellentes notes, parmi les premiers de sa classe et avec tous les honneurs.
Quelques semaines plus tard, il décrochait un emploi dans une compagnie pétrolière et vivait depuis à Denver avec sa femme et ses deux enfants.
L’homme en face de moi s’arrêta de parler, il me regardait, mais je suis sûr qu’il ne me voyait pas, son regard me traversait et il était évident qu’il voyait un autre paysage, loin, bien loin d’ici. Il était plutôt petit, mais paraissait costaud, ses cheveux très noirs, ses yeux bridés et la couleur de sa peau laissaient deviner sans aucun doute qu’il était d’origine asiatique. Finalement, il baissa le regard et ses yeux accrochèrent les miens, il se saisit de son verre, fit tourner lentement les glaçons et but une petite gorgée.
De l’autre côté de la table j’avais moi aussi saisi mon verre et but une gorgée, je le regardais longuement avant de murmurer.
‘’Well, voilà évidemment une très belle histoire… mais pourquoi la raconter ce soir et pourquoi moi’’ ?
Il vida son verre d’un trait, commença à repousser sa chaise et doucement, tout doucement il me dit
‘’Je suis sûr que vous avez deviné que ce petit bébé c’était moi, je suis Erik Kieffer, le fils du médic de la section Henderson, je lui dois tout… ce jour du 21 avril 1974 , il m’a mis au monde et ensuite il m’a sauvé d’une maison en flamme et avant de mourir il a trouvé la force de pousser le destin et de faire de moi un citoyen américain… J’ai grandi confortablement, avec un père et une mère qui m’ont tout donné et onze oncles qui seraient morts pour moi… j’ai eu une vie merveilleuse et je lui dois tout…absolument tout… Alors tous les ans, le 21 avril, le jour anniversaire de ma naissance, le jour anniversaire de sa mort…Je quitte mon bureau de bonne heure, je traine dans les bars, les cafés, les lieux publics à la recherche d’un inconnu désœuvré, a la recherche de quelqu’un qui a du temps pour m’écouter et je lui raconte mon histoire’’.
‘’C’est ma manière à moi de le remercier, de lui rendre hommage, de m’assurer qu’il ne sera pas oublié, que sa légende ne s’éteindra pas… Et ce soir lorsque je vous ai entendu parler avec un accent étranger, je me suis dit qu’il était temps que la légende passe les frontières… je compte sur vous pour en parler loin d’ici’’.
Le dessus, il se leva, chercha ses poches, trouva un billet de vingt dollars qu’il glissa sous son verre pour payer les consommations, puis il se tourna et s’éloigna sans un mot de plus.
Quant à moi, je ne finis même pas mon verre, je n’avais plus envie de boire ou de sortir, je rentrais chez moi pour écrire l’histoire du médic de la section Henderson.
C’était le 21 avril 1974, un an plus tard la guerre serait finie, mais bien sûr à ce moment-là tout le monde l’ignorait. La section du sergent Henderson se trouvait près du village de Bun Suoi (qui veut dire ruisseau boueux, ou quelque chose comme ça) dans la province de Quang Tri, tout en haut du sud Viet Nam, presque à toucher le dix-septième parallèle.
La province de Quang Tri, de par sa position géographique, juste sur la frontière entre le nord et le sud était probablement la province qui avait le plus souffert de cette guerre qui n’en finissait pas, elle avait subi une multitude de combats, d’escarmouches et même de batailles entre les forces Viet Congs et les soldats du sud et leurs alliés américains.
A multiples reprises la population avait abandonné villages, rizières, animaux et jardins, pour aller se réfugier vers le sud et s’éloigner de la zone maudite, beaucoup étaient revenu pour repartir une fois de plus à l’approche d’un nouveau danger.
Les champs étaient retournés à la friche, les rizières n’étaient plus entretenues et les canaux s’étaient remplis de boue et de terre sèche, et la plupart des villages s’écroulaient tout doucement ne ressemblant en rien à ce qu’ils avaient été quelques années plus tôt.
Une fois de plus en ce début d’année 1974, le bruit avait couru que les Viet Congs allaient tenter une opération vers le sud, une fois de plus la population avait bougé, ne laissant derrière qu’une poignée d’entre eux qui ne pouvait pas partir.
Ce nouvel exode avait forcé le gouvernement du sud Viet Nam et l’armée américaine à réagir et les Américains avaient donc installé, une multitude de mini bases à travers la province. Ces mini bases sous les ordres d’un capitaine ou d’un commandant n’avaient bien sûr rien de grandiose. Une centaine d’hommes, quelques hélicoptères, une vingtaine de camions et un hôpital de campagne. À partir de ces mini bases, des sections d’une douzaine d’hommes partaient et sillonnaient la région, à la recherche de l’ennemi, souvent trop bien caché. Le but principal de ces opérations étant surtout de rassurer la population qui s’accrochait encore sur ce morceau de terre maudit des Dieux.
La journée était belle, tout paraissait calme, les onze hommes sous les ordres du sergent Henderson se rapprochaient du village de Bun Suoi. Aucun d’entre eux ne se fier au calme apparent, tous savaient que le danger pouvait surgir d’une seconde à l’autre et bien sûr nul ne savait d’où pouvait surgir l’ennemi.
Loin devant le groupe de marines, l’éclaireur Thomas Leroy, aussi surnommé Tom Tom ou Tommy boy se glissait comme un serpent dans les hautes herbes, scrutant inlassablement les environs, ayant l’œil sur tout autour de lui, cherchant surtout ce qui aurait pu avoir l’air de ne pas appartenir au décor ambiant.
Thomas était né en Louisiane, d’origines on ne peut plus diverses, il avait du sang noir bien sûr, mais aussi du sang indien, français et probablement une bonne dose d’espagnol. Petit, musclés il avait grandi dans les bayous, et dès son plus jeunes âge avait survécu grâce à son habileté à pécher, chasser et piéger le gibier des marais et de la forêt. Cette jeunesse dans les bayous faisait de lui le mieux adapté à la zone de rizières, forêt et jungle qui entourait les villages de la région. Il était capable de se glisser à peu près n’importe où, dans le silence le plus complet. Il voyait et entendait ce que la majorité de ses camarades de la ville ignoraient complètement. Il avait posé tant de pièges dans sa jeunesse qu’il sentait instinctivement les pièges des Viets. En bref, il était l’homme idéal pour ouvrir la route à ses camarades et servait toujours d’éclaireur à la section Henderson.
Environ 500 mètres derrière lui, marchant avec précaution devant ses hommes, suivant constamment du regard son éclaireur, afin d’essayer deviner à l’ avance le danger, le sergent Henderson avait beaucoup de peine à cacher ses six pieds et demi de haut et sa carrure de catcheur, pourtant il se déplaçait lui aussi en silence total.
Très légèrement à droite et un peu en arrière du sergent, le radio suivait son chef comme son ombre, se préoccupant avant tout de protéger cette radio si importante, dont pouvait dépendre la vie de la section tout entière en cas de pépin.
Quelques mètres derrière, marchant presque dans les mêmes trace que leur sergent, sept Marines lourdement armés, scrutant eux aussi la jungle à droite et à gauche et se déplaçant dans le plus grand silence.
Puis, venait Erik Kieffer, l’infirmier, le médic, armé plus légèrement que le reste de la troupe, car il trimballait un sac bourrait de pansements, t’attelles, de potions et injections variées, qui bien sûr pouvait faire la différence entre la vie et la mort en cas de blessures graves.
Et enfin, derrière le médic, le caporal, surnommé ‘’Corp’’ fermait la marche en s’assurant bien sûr, que le groupe n’était pas suivi et qu’aucun des hommes ne s’écartait du sentier marqué par Tom Tom.
La section Henderson était somme toute, comme tous les autres groupes de marines sous les ordres d’un sergent, mais elle était tout de même un peu différente. En effet, les onze marines du groupe étaient ensemble depuis bientôt 18 mois. Ils s’étaient engagés dans l’armée à peu près à la même époque, avaient subi leur entrainement a Fort Braggs ensemble, étaient venus au Viet Nam ensemble, avaient rejoint le sergent Henderson ensemble et fait une multitude d’opérations sous ses ordres, ensemble. Aucun membre du groupe n’avait été tué, aucun d’entre eux n’avait été gravement blessé et remplacé par un nouveau, et après presque dix-huit mois d’opération ensemble, ils formaient maintenant un groupe aussi uni que l’on peut l’être. Plus que des amis, plus que des frères, ils étaient ensemble comme les doigts d’une main et chacun savait à l’ avance comment allait réagir chaque membre de l’équipe.
Aujourd’hui, la section Henderson était un tout petit peu plus nerveuse que d’habitude, tous étaient conscients qu’ils étaient en train de vivre ce qui serait probablement leur dernière mission dans ce pays de dingues… Dans quelques jours ils auraient accompli leur ‘’tour’’ de 18 mois, étant venus ensemble, ils repartiraient donc tous ensemble, même le sergent avait décidé de les accompagner. C’était son troisième ‘’tour ‘’ chez les petits hommes jaunes, bientôt près de cinq ans de guerre et ayant frôlé la mort à plusieurs reprise, il avait enfin décidé de quitter les Marines qui était sa vie depuis des années et de retourner au pays avant que la chance ne l’abandonne
En fin de matinée, Tom Tom entra lentement dans le village … Ses yeux scrutaient chaque centimètre carré de terrain, apparemment tout était calme.
Le village, comme cela se passait très souvent paraissait a moitié abandonné, les herbes folles avaient commencé d’envahir les ‘’rues’’ et les ‘’allées’’, la plupart des maisons étaient en mauvais états, mais il était évident qu’il y avait encore du monde présent, car de la fumée sortait de deux ou trois maisons.
Après une étude approfondie des lieux. Tom tom se retourna et fit signe au sergent que tout était okay, et la section tout entière entra dans le village. Tom tom dirigea ses camarades vers une placette, a l’ombre d’un arbre énorme qui ombrageait une surface importante, ou la totalité des Marines s’installa pour un moment de repos et un léger casse-croute. Bientôt apparurent de nulle part, cinq ou six gamins qui saluèrent les marines, dans l’espoir de recevoir les éternelles barres de chocolat dont l’armée américaine semblait disposée en grande quantité depuis toujours. Puis, ayant reconnu les uniformes deux ou trois femmes apparurent porteuses de gamelles d’eau fumante que les GI pourraient utiliser pour faire café ou thé.
À proximité de l’arbre s’élevait une grande maison en piteux état, qui avait dû dans des temps plus ou moins anciens être la maison du chef de village, de derrière la porte d’entrée, seulement fermée par une couverture multicolore, parvenait jusqu'à l’arbre des gémissements étouffés. La couverture s’écarta et une très vieille femme apparue, se dirigeant vers les Marines elle tenta de leur expliqué en phrases rapides ce dont elle avait besoin. Le caporal étant le seul de la section à comprendre le Viet Namien, expliqua brièvement qu’à l’intérieur de la grande maison, la petite fille de la vieille était en train d’accoucher et que la chose ne se passait pas très bien. D’un signe de tête, le sergent ordonna à son médic d’aller voir s’il pouvait faire quelque chose. Erik Kiffer saisit son sac et suivit la vieille femme.
Déjà Tom Tom et Bill le Texan, avaient préparé leur tasse de thé et prudemment, toujours aux aguets allaient prendre position sur le côté de la grande baraque ou, cachés derrière deux palmiers ils pouvaient sans être vu surveillés la jungle toute proche. Au même instant Charly et ‘’surfer’’ le californien prenaient position de la même manière du côté opposé… La section Henderson avait trop d’expérience pour se fier à l’apparente tranquillité du village.
A l’intérieur de la baraque de bambou, Erik avait trouvé dans un coin une gamine de quelques dix-sept ou dix-huit ans, couchée sur une natte et essayant désespérément de mettre au monde un bébé un peu trop gros pour ses hanches trop menues. Erik, bien sûr était loin d’être un expert sur ce terrain, mais comme tout infirmier il avait appris les bases de la chose et depuis dix-huit mois au Viet Nam avait déjà eu l’occasion de pratiquer ce qu’il avait appris, une heure plus tard le bébé vagissait entre ses mains. Tandis que la vieille s’occupait de sa petite fille, il le lava du mieux qu’il put et après l’avoir enroulé dans une couverture de couleur éclatante, il le déposa dans les bras de sa maman, qui pleurait silencieusement.
Baragouinant les quelques mots de vietnamien qu’il connaissait, Erik avait réussi à demander à la vieille ou était le père de l’enfant. Il avait eu beaucoup de peine, mais avait finalement comprit que l’enfant n’avait pas de père, mais qu’il était le résultat d’un viol collectif par l’armée du Nord. Quelques neuf mois plus tôt les forces communistes étaient entrées dans le village, accusant les habitants de trahison ils avaient massacrés le chef du village et son épouse, avant de s’acharner sur la jeune fille. Triste et déprimé, conscient de son impuissance à aider ces victimes de la folie humaine, Erik était sorti et avait rejoint ses camarades.
Tout était calme, le sergent consulta sa montre, bientôt il serait temps de repartir par un autre chemin vers la zone ou l’hélicoptère les avait déposés le matin… Mission accomplie, non seulement les gens du village raconteraient aux villages alentours que les Américains étaient toujours là et près à se battre, mais en plus, l’histoire de l’aide apporté par le médic pour la naissance de l’enfant serait un ‘’plus’’
Le hurlement sembla venir de partout et de nulle part, là-bas, une cinquantaine de mètres derrière la maison du chef, une douzaine de diables menés, par un gringalet à moitié nu s’étaient levés. Hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant dans la direction des marines, ils attaquaient avec la certitude d’une victoire facile.
Il est évident qu’une attaque en hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant, peu avoir une certaine efficacité contre un groupe de combattants mal entrainés et non habitués au combat. Il est probable que de jeunes combattants, surpris par les hurlements et l’action suicidaire d’attaquants paniqueront. Affolés ils ne réagiront pas avec la rapidité nécessaire, ce qui permettra aux attaquants de se rapprocher suffisamment pour mener à bien leur mission. Mais d’un autre côté, il est tout aussi évident, qu’une attaque en courant et tiraillant, ne permettra en aucun cas aux attaquants d’avoir la moindre efficacité de tir, et que la plupart des balles se perdront tout simplement dans la nature, et ce fut la leur erreur, qui sauva la section Henderson.
Les attaquants n’avaient pas remarqué la présence de Tom Tom et de Bill derrière les deux palmiers, la réaction des deux marines chevronnés fut instantané, ils laissèrent tomber leurs tasses de thé et ensemble ouvrir le feu sur le groupe d’attaquants, et eux ne tiraient pas en courant, mais ajustaient leur tir tranquillement, presque comme au stand de tir. De l’autre côté Charly et ‘’Surfer’’ avaient réagi presque aussi vite et le groupe de Viet Minh se trouva pris entre deux feux. Plusieurs d’entre eux furent touchés et dans un bel ensemble, ils disparurent dans le canal asséché qu’ils étaient en train d’enjamber. Seul leur leader, le gringalet à moitié nu, continua de courir vers la hutte du chef, une grenade à la main, il parvint à s’approcher suffisamment pour jeter sa grenade dans une fenêtre ouverte. L’explosion secoua la structure déjà ancienne et les marines crurent que tout aller s’écrouler, là-bas Tom Tom vidait son chargeur sur le fanatique qui roula en boule au fond d’un trou. Persuadé que ses balles avait atteint leur objectif et que le Viet Cong était mort ou mourant, Tommy reporta son attention sur le reste des attaquants.
Atterré, Erik regardait la baraque de Bambou, soudain il remarqua les premières flammes, sa réaction fut immédiate, il se leva, jeta son fusil et sans réfléchir se précipita vers la maison en hurlant ‘’ le gosse’’. Nul n’essaya de l’arrêter, nul n’aurait pu l’arrêter, mais tout un chacun était prêt à faire tout son possible pour le protéger.
En quelques bonds, Erik avait atteint le bâtiment brinquebalant, il arracha la couverture qui servait de porte et se précipita à l’intérieur. La maman et le bébé étaient toujours dans le coin où il les avait laissés sur la natte de paille de riz. Dans un mouvement désespéré, la vieille s’était jetée sur sa petite fille essayant de lui faire un rempart de son corps. Elle avait réussi, mais en payait maintenant le prix, une énorme poutre s’était écroulée et lui avait fracassé le crane. Voyant qu’il n’y avait rien à faire pour la vieille, Erik écarta son corps sans douceur, puis se penchant il saisit dans ses bras la natte, la maman et le bébé et se retourna rapidement vers la porte, certain d’être arrivé à temps, car les hurlements du bébé signalaient au monde, sans le moindre doute, qu’il était toujours vivant.
Dehors le gringalet Viet, bien que touché gravement respirait encore, mut pas ce fanatisme des combattants, il réussit à trouver la force de se trainer au bord du trou, son fusil à la main. Là-bas, Il aperçut Erik qui sortait de la maison avec son précieux fardeau, dans un dernier effort il eut le temps de lâcher sa rafale avant que le tir de Tom Tom ne prenne sa vie pour toujours.
Erik s’apprêtait à descendre les quelques marches qui l’auraient sorti de la maison en flamme, encore quelques mètres et il serait en sécurité auprès de ses camarades, il reçut la presque totalité de la rafale, et serrant toujours sur son corps la jeune mère et l’enfant, il s’écroula en bas de l’échelle de bois.
Comme un seul homme la section Henderson s’était levée, à leur tour ils chargeaient le petit groupe de dissidents, qui comprenant qu’ils n’avaient aucune chance s’enfuyaient vers la jungle trainant derrière eux leurs blessés et oubliant leur leader. Le sergent Henderson aboya un ordre, qui stoppa tous ses hommes, ils se regroupèrent dans la clairière. Déjà, le sergent s’égosillait dans la radio, réclamant un ou plusieurs hélicoptères, signalant à la base qu’il avait un blessé grave. La maison du chef était maintenant un gigantesque brasier, le caporal s’affairait auprès d’Erik, la jeune femme ne bougeait plus et le gamin rappelait au monde son existence. Quelques minutes plus tard, un hélico était là, avec un docteur à bord, les marines chargèrent rapidement les trois victimes de l’attaque, puis toujours sur le qui-vive, ils attendirent le second hélicoptère, qui allait les ramener à la base.
À peine atterri, le bébé fut confié à une infirmière du service médical, Erik et la jeune femme furent conduits en salle d’opération ou un médecin constatât qu’il était trop tard pour la jeune Viet Namiene, la poutre qui avait tué sa grand-mère, lui avait aussi a moitie écrasée la tête, elle mourut sans trop comprendre ce qui lui arrivé. Le docteur s’acharna sur le corps d’Erik Kieffer, mais il avait compris dès les premières minutes que le combat était inutile, Erik avait perdu trop de sang et s’éteignait rapidement. Dans un sursaut d’énergie, le soldat avait saisi la main du docteur réclamant de parler à son sergent, le sergent Henderson fut appelé, à la vue de son Médic, il comprit lui aussi que c’était la fin et simplement écouta ce que Erik avait à dire.
‘’Look. Sarge… j’ai mis ce môme au monde… je l’ai sorti du brasier… il n’a pas de père… sa mère a été violée par les dingues du nord… toute sa famille est morte, même la grand-mère … la mère vient elle aussi de mourir… s’il reste ici il finira dans un orphelinat ou je ne sais où… il n’a aucune chance, tu comprends aucune chance… alors c’est ma dernière volonté Sarge… avant de partir… je ne veux pas être mort pour rien… je l’adopte, emmène-le aux US, confie le a mes parents, comme s’il était mon fils… Sarge, je l’adopte, tu comprends, je l’adopte… Jure-moi que tu le feras, Sarge… jure’’
‘’ Bon, moi je veux bien te jurer tout ce que tu veux, mais ça ne servira à rien, tu va-t’en sortir et tu pourras faire tout ça toi-même, alors calme toi’’
‘’ T’as jamais su mentir Sarge, je suis fichu, nous le savons tous les deux, jure le’’
‘’Okay je le jure’’ la main de Erik Kieffer qui cramponnait la main du sergent se relâcha … Erik Kieffer était mort.
Les jours qui suivirent ne furent évidemment pas très joyeux pour la section Henderson, malgré la promesse d’un départ avancé, le capitaine ayant jugé qu’il valait mieux ne pas demander davantage à la section. Ensemble comme toujours, ils remplir les formalités de départ. Par un beau matin, ils attendaient le camion qui devait les emmener dans un aéroport de campagne ou un transport de troupes, chargé de quelque 200 marines, les ramènerait en quelques heures aux USA.
Avant de partir, le sergent décida, qu’il serait bon d’aller saluer l’équipe médicale, qui avait tant fait pour eux et surtout pour Erik Kieffer. Tous ensembles saluèrent à haute voix, les docteurs, les médics, serrant les mains et embrassant les infirmières. Ils faisaient beaucoup de bruit, semblant avoir oublié le drame de la mort de leur compagnon. Lorsqu’ils sortirent tous ensembles et bien groupés, nul ne remarqua Tom Tom, tout petit au milieu de ses camarades et bien sûr nul ne remarqua le paquet qu’il serrait contre lui. A l’aéroport ils restèrent toujours groupés et en bloc, faisant beaucoup de bruit, afin que nul n’entende les pleurs du bébé que Tom Tom essayait de calmer maladroitement. A l’atterrissage aux états unis, ils sortirent en bloc, bousculant même leurs camarades des autres groupes, comme s’ils avaient priorité, déclenchant une petite bagarre qui permit à Tom Tom de s’éclipser avec son précieux paquet.
Personne n’avait remarqué le couple d’âge mur qui attendait un peu en retrait de la foule venue accueillir les vétérans de Nan, personne non plus ne remarqua TomTom qui se dirigeait tout droit vers eux et personne ne remarqua le paquet qui changeait de main.
Et puis Tom Tom rejoignit sa section, à un petit signe au sergent celui-ci comprit que tout était okay et d’un seul coup, le calme se fit, les marines de la section Henderson s’excusèrent pour leur attitude et s’écartèrent, laissant volontiers passer devant eux les autres vétérans.
Malgré tous, les ennuis n’étaient pas finis pour la section Henderson, une douzaine de soldats de la police militaire était apparue, demandant à toute la section de les suivre afin de répondre du kidnapping d’un bébé vietnamien. Bien sûr la section nia tout en bloc, mais cela ne servit à rien, tout le monde avait compris ce qui s’était passé lors des adieux de la section à l’infirmerie de la base et nul n’avait le moindre doute au sujet de l’enfant sauvé par Erik Kieffer qui avait mystérieusement disparu après le passage de la section. Toutefois, personne n’avait vu Tom Tom et le couple d’âge mur et donc, la police militaire ignorait complètement ou était l’enfant. Les accusés refusant de donner la moindre information, toute la section fut mise aux arrêts…
Le lendemain matin, un civil d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un élégant costume noir, se présenta a la barrière et demanda à parler au colonel. Le civil informa le colonel qu’il était avocat à Denver, au Colorado, qu’il était ici pour parler de son fils Erik Kieffer, tué quelques jours plus tôt au combat et de l’affaire Henderson. En quelques mots très brefs, le civil rappela au colonel comment était mort son fils, comment il avait donné sa vie pour sauver un bébé et comment il avait fait promettre au sergent de rapatrier cet enfant. Ensuite il reconnut qu’en effet le sergent et ses hommes avaient ‘’kidnappé’’ le bébé de l’infirmerie militaire et l’avait introduit clandestinement aux US. Il informa le colonel que l’enfant était en sécurité et entre les mains de son épouse qui le cachait soigneusement dans un lieu probablement introuvable.
Considérant les circonstances, il demandait au colonel de bien vouloir pour une fois oublier les règlements de l’armée américaine, de bien vouloir oublier le kidnapping et l’entrée frauduleuse de l’enfant dans le pays et lui laisser la chance de régulariser la situation en adoptant le bébé, qu’il avait l’intention d’appeler Erik en souvenir de son fils.
Le colonel fut intraitable, le kidnapping d’un enfant était chose grave, quelque en fut la raison, l’action du sergent Henderson t de sa section était presque une mutinerie, et devait donc être sanctionné avec la plus grande sévérité, etc etc
Le père d'Erik Kieffer ne se démonta absolument pas du tout, il informa le colonel que tous les membres de la section, étaient près a jurer qu’ils avaient entendu Erik dire au sergent qu’il était le père biologique du gamin, et que donc le gamin était citoyen américain et que ma foi si les actions du sergent et de sa section étaient un petit peu inhabituel, ils n’avaient fait somme toute que ramener aux états unis le fils d’un citoyen, donc un citoyen lui-même.
Il insista auprès du colonel avec beaucoup de force, lui faisant comprendre que chez lui, à Denver au Colorado, il connaissait beaucoup de journalistes et que si cette affaire été jeté en pâture aux médias, elle risquait de faire beaucoup de bruit.
La guerre du Viet Nam n’était pas des plus populaires en cette année 1974, les médias n’avaient somme toute pas grand-chose à se mettre sous la dent, Erik Kieffer était mort en héros en sauvant la vie d’un enfant, le colonel n’était pas stupide et il se rendit compte que, en effet la chose pouvait faire grand bruit et ne serait pas nécessairement bon pour sa carrière. Des coups de téléphone furent échangés avec le QC de l’armée au Viet Nam, quelques jours plus tard un certificat de naissance très officiel apparut et fut remis au père d’Erik Kieffer qui procéda immédiatement aux formalités nécessaires à l’adoption de celui qui était devenu officiellement son petit-fils. Personne ne crut nécessaire de faire remarquer au monde que Erik Kieffer, n’avait jamais mis les pieds dans ce village avant le jour de sa mort et que la maman n’en été jamais sorti avant le jour fatidique.
Tous les membres de la section Henderson, y compris le sergent lui-même avaient terminé leur contrat d’engagement et avaient décidé de quitter les Marines. Il était inutile de remuer une histoire qui serait bien mieux oubliée. Le colonel invita donc tout un chacun, pour le bien-être de tous évidemment à rester discret sur la chose et un beau matin tous les membres de la section se serrèrent la main et repartir chacun vers chez lui, Louisiane, Texas, Montana, etc
Si l’enfant de la rizière devint officiellement le fils adoptif des parents de Erik Kieffer, il était aussi officieusement le neveu des 11 membres survivants de la section qui jurèrent en souvenir de leur médic de ne jamais l’oublier. Et c’est ainsi que durant les quelques 25 années qui suivirent il reçut un nombre innombrable d’invitations à passer des vacances dans le bayou de Louisiane, dans un ranch du Texas ou du Montana, ou bien sur un bateau en Californie ou les plages de Floride et dans tous les autres états ou résidait un des membres de l’ancienne section Henderson. Lorsque vint le temps de choisir un collège ou finir ses études, il fut invité par tous ses ‘’oncles’’ à choisir l’école qui lui plairait le plus sans tenir compte du cout de l’opération, car tous ensemble insistaient a l’aider financièrement. Il s’inscrivit à l’école des mines de Golden, au Colorado, aux portes de Denver. A la fierté de tous ses ‘’oncles’’ et de ses parents, il sorti de l’école avec d’excellentes notes, parmi les premiers de sa classe et avec tous les honneurs.
Quelques semaines plus tard, il décrochait un emploi dans une compagnie pétrolière et vivait depuis à Denver avec sa femme et ses deux enfants.
L’homme en face de moi s’arrêta de parler, il me regardait, mais je suis sûr qu’il ne me voyait pas, son regard me traversait et il était évident qu’il voyait un autre paysage, loin, bien loin d’ici. Il était plutôt petit, mais paraissait costaud, ses cheveux très noirs, ses yeux bridés et la couleur de sa peau laissaient deviner sans aucun doute qu’il était d’origine asiatique. Finalement, il baissa le regard et ses yeux accrochèrent les miens, il se saisit de son verre, fit tourner lentement les glaçons et but une petite gorgée.
De l’autre côté de la table j’avais moi aussi saisi mon verre et but une gorgée, je le regardais longuement avant de murmurer.
‘’Well, voilà évidemment une très belle histoire… mais pourquoi la raconter ce soir et pourquoi moi’’ ?
Il vida son verre d’un trait, commença à repousser sa chaise et doucement, tout doucement il me dit
‘’Je suis sûr que vous avez deviné que ce petit bébé c’était moi, je suis Erik Kieffer, le fils du médic de la section Henderson, je lui dois tout… ce jour du 21 avril 1974 , il m’a mis au monde et ensuite il m’a sauvé d’une maison en flamme et avant de mourir il a trouvé la force de pousser le destin et de faire de moi un citoyen américain… J’ai grandi confortablement, avec un père et une mère qui m’ont tout donné et onze oncles qui seraient morts pour moi… j’ai eu une vie merveilleuse et je lui dois tout…absolument tout… Alors tous les ans, le 21 avril, le jour anniversaire de ma naissance, le jour anniversaire de sa mort…Je quitte mon bureau de bonne heure, je traine dans les bars, les cafés, les lieux publics à la recherche d’un inconnu désœuvré, a la recherche de quelqu’un qui a du temps pour m’écouter et je lui raconte mon histoire’’.
‘’C’est ma manière à moi de le remercier, de lui rendre hommage, de m’assurer qu’il ne sera pas oublié, que sa légende ne s’éteindra pas… Et ce soir lorsque je vous ai entendu parler avec un accent étranger, je me suis dit qu’il était temps que la légende passe les frontières… je compte sur vous pour en parler loin d’ici’’.
Le dessus, il se leva, chercha ses poches, trouva un billet de vingt dollars qu’il glissa sous son verre pour payer les consommations, puis il se tourna et s’éloigna sans un mot de plus.
Quant à moi, je ne finis même pas mon verre, je n’avais plus envie de boire ou de sortir, je rentrais chez moi pour écrire l’histoire du médic de la section Henderson.
Etats Unis --
Colorado -- Loveland
-- 21 avril 2014
Inscription à :
Articles (Atom)
