dimanche 21 décembre 2025

05 L’enfant de la rizière

                                      L’enfant de la rizière

     C’était le 21 avril 1974, un an plus tard la guerre serait finie, mais bien sûr à ce moment-là tout le monde l’ignorait. La section du sergent Henderson se trouvait près du village de Bun Suoi (qui veut dire ruisseau boueux, ou quelque chose comme ça) dans la province de Quang Tri, tout en haut du sud Viet Nam, presque à toucher le dix-septième parallèle.
     La province de Quang Tri, de par sa position géographique, juste sur la frontière entre le nord et le sud était probablement la province qui avait le plus souffert de cette guerre qui n’en finissait pas, elle avait subi une multitude de combats,  d’escarmouches et même de batailles entre les forces Viet Congs et les soldats du sud et leurs alliés américains.
     A multiples reprises la population avait abandonné villages, rizières, animaux et jardins, pour aller se réfugier vers le sud et s’éloigner de la zone maudite, beaucoup étaient revenu pour repartir une fois de plus à l’approche d’un nouveau danger.
     Les champs étaient retournés à la friche, les rizières n’étaient plus entretenues et les canaux s’étaient remplis de boue et de terre sèche, et la plupart des villages s’écroulaient tout doucement ne ressemblant en rien à ce qu’ils avaient été quelques années plus tôt.
     Une fois de plus en ce début d’année 1974, le bruit avait couru que les Viet Congs allaient tenter une opération vers le sud, une fois de plus la population avait bougé, ne laissant derrière qu’une  poignée d’entre eux qui ne pouvait pas partir.
     Ce nouvel exode avait forcé le gouvernement du sud Viet Nam et l’armée américaine à réagir et les Américains avaient donc installé, une multitude de mini bases à travers la province. Ces mini bases sous les ordres d’un capitaine ou d’un commandant n’avaient bien sûr rien de grandiose.  Une centaine d’hommes, quelques hélicoptères, une vingtaine de camions et un hôpital de campagne. À partir de ces mini bases, des sections d’une douzaine d’hommes partaient et sillonnaient la région, à la recherche de l’ennemi, souvent  trop bien caché. Le but principal de ces opérations étant surtout de rassurer la population qui s’accrochait encore sur ce morceau de terre maudit des Dieux.
     La journée était belle, tout paraissait calme, les onze hommes sous les ordres du sergent Henderson se rapprochaient du village de Bun Suoi. Aucun d’entre eux ne se fier au calme apparent, tous savaient que le danger pouvait surgir d’une seconde à l’autre et bien sûr nul ne savait d’où pouvait surgir l’ennemi.
     Loin devant le groupe de marines, l’éclaireur Thomas Leroy, aussi surnommé Tom Tom ou Tommy boy se glissait comme un serpent dans les hautes herbes, scrutant inlassablement les environs, ayant l’œil sur tout autour de lui, cherchant surtout ce qui aurait pu avoir l’air de ne pas appartenir au décor ambiant.
     Thomas était né en Louisiane, d’origines on ne peut plus diverses, il avait du sang noir bien sûr, mais aussi du sang indien, français et probablement une bonne dose d’espagnol. Petit, musclés il avait grandi  dans les bayous, et dès son plus jeunes âge avait survécu grâce à son habileté à pécher, chasser et  piéger le gibier des marais et de la forêt. Cette jeunesse dans les bayous faisait de lui le mieux adapté à la zone de rizières, forêt et jungle qui entourait les villages de la région. Il était capable de se glisser à peu près n’importe où, dans le silence le plus complet. Il voyait et entendait ce que la majorité de ses camarades de la ville ignoraient complètement. Il avait posé tant de pièges dans sa jeunesse qu’il sentait instinctivement les pièges des Viets. En bref, il était l’homme idéal pour ouvrir la route à ses camarades et servait toujours d’éclaireur à la section Henderson.
     Environ 500 mètres derrière lui, marchant avec précaution devant ses hommes, suivant constamment du regard son éclaireur, afin d’essayer deviner à l’ avance le danger, le sergent Henderson avait beaucoup de peine à cacher ses six pieds et demi de haut et sa carrure de catcheur, pourtant il se déplaçait lui aussi en silence total.
     Très légèrement à droite et un peu en arrière du sergent, le radio suivait son chef comme son ombre, se préoccupant avant tout de protéger cette radio si importante, dont pouvait dépendre la vie de la section tout entière en cas de pépin.
     Quelques mètres derrière, marchant presque dans les mêmes trace que leur sergent, sept Marines lourdement armés, scrutant eux aussi la jungle à droite et à gauche et se déplaçant dans le plus grand silence.
     Puis, venait Erik Kieffer, l’infirmier, le médic, armé plus légèrement que le reste de la troupe, car il trimballait un sac bourrait de pansements, t’attelles, de potions et injections variées, qui bien sûr pouvait faire la différence entre la vie et la mort en cas de blessures graves.
     Et enfin, derrière le médic, le caporal, surnommé ‘’Corp’’ fermait la marche en s’assurant bien sûr, que le groupe n’était pas suivi et qu’aucun des hommes ne s’écartait du sentier marqué par Tom Tom.
     La section Henderson était somme toute, comme tous les autres groupes de marines sous les ordres d’un sergent, mais elle était tout de même un peu différente. En effet, les onze marines du groupe étaient ensemble depuis bientôt 18 mois. Ils s’étaient engagés dans l’armée à peu près à la même époque, avaient subi leur entrainement a Fort Braggs ensemble, étaient venus au Viet Nam ensemble, avaient rejoint le sergent Henderson ensemble et fait une multitude d’opérations sous ses ordres, ensemble. Aucun membre du groupe n’avait été tué, aucun d’entre eux n’avait été gravement blessé et remplacé par un nouveau, et après presque dix-huit mois d’opération ensemble, ils formaient maintenant un groupe aussi uni que l’on peut l’être. Plus que des amis, plus que des frères, ils étaient ensemble comme les doigts d’une main et chacun savait à l’ avance comment allait réagir chaque membre de l’équipe.
     Aujourd’hui, la section Henderson était un tout petit peu plus nerveuse que d’habitude, tous étaient conscients qu’ils étaient en train de vivre ce qui serait probablement leur dernière mission dans ce pays de dingues… Dans quelques jours ils auraient accompli leur ‘’tour’’ de 18 mois, étant venus ensemble, ils repartiraient donc tous ensemble, même le sergent avait décidé de les accompagner. C’était son troisième ‘’tour ‘’ chez les petits hommes jaunes, bientôt près de cinq ans de guerre et ayant frôlé la mort à plusieurs reprise, il avait enfin décidé de quitter les Marines qui était sa vie depuis des années et de retourner au pays avant que la chance ne l’abandonne
     En fin de matinée, Tom Tom entra lentement dans le village … Ses yeux scrutaient chaque centimètre carré de terrain, apparemment tout était calme.
     Le village, comme cela se passait très souvent paraissait a moitié abandonné, les herbes folles avaient commencé d’envahir les ‘’rues’’ et les ‘’allées’’, la plupart des maisons étaient en mauvais états, mais il était évident qu’il y avait encore du monde présent, car de la fumée sortait de deux ou trois maisons.
     Après une étude approfondie des lieux. Tom tom se retourna et fit signe au sergent que tout était okay, et la section tout entière entra  dans le village. Tom tom dirigea ses camarades vers une placette, a  l’ombre d’un arbre énorme qui ombrageait une surface importante, ou la totalité des Marines s’installa pour un moment de repos et un léger casse-croute. Bientôt apparurent de nulle part, cinq ou six gamins qui saluèrent les marines, dans l’espoir de recevoir les éternelles barres de chocolat dont l’armée américaine semblait disposée en grande quantité depuis toujours. Puis, ayant reconnu les uniformes deux ou trois femmes apparurent porteuses de gamelles d’eau fumante que les GI pourraient utiliser pour faire café ou thé.
     À proximité de l’arbre s’élevait une grande maison en piteux état, qui avait dû dans des temps plus ou moins anciens être la maison du chef de village, de derrière la porte d’entrée, seulement fermée par une couverture multicolore, parvenait jusqu'à l’arbre des gémissements étouffés. La couverture s’écarta et une très vieille femme apparue, se dirigeant vers les Marines elle tenta de leur expliqué en phrases rapides ce dont elle avait besoin. Le caporal étant le seul de la section à comprendre le Viet Namien, expliqua brièvement qu’à l’intérieur de la grande maison, la petite fille de la vieille était en train d’accoucher et que la chose ne se passait pas très bien. D’un signe de tête, le sergent ordonna à  son médic d’aller voir s’il pouvait faire quelque chose. Erik Kiffer saisit son sac et suivit la vieille femme.
     Déjà Tom Tom et Bill le Texan, avaient préparé leur tasse de thé et prudemment, toujours aux aguets allaient prendre position sur le côté de la grande baraque ou, cachés derrière deux palmiers ils pouvaient sans être vu surveillés la jungle toute proche. Au même instant Charly et  ‘’surfer’’ le californien prenaient position de la même manière du côté opposé… La section Henderson avait trop d’expérience pour se fier à l’apparente tranquillité du village.
     A l’intérieur de la baraque de bambou, Erik avait trouvé dans un coin une gamine de quelques dix-sept ou dix-huit ans, couchée sur une natte et essayant désespérément de mettre au monde un bébé un peu trop gros pour ses hanches trop menues. Erik, bien sûr était loin d’être un expert sur ce terrain, mais comme tout infirmier il avait appris les bases de la chose et depuis dix-huit mois au Viet Nam avait déjà eu l’occasion de pratiquer ce qu’il avait appris, une heure plus tard le bébé vagissait entre ses mains. Tandis que la vieille s’occupait de sa petite fille, il le lava du mieux qu’il put et après l’avoir enroulé dans une couverture de couleur éclatante, il le déposa dans les bras de sa maman, qui pleurait silencieusement.
     Baragouinant les quelques mots de vietnamien qu’il connaissait, Erik avait réussi à demander à la vieille ou était le père de l’enfant. Il avait eu beaucoup de peine, mais avait finalement comprit que l’enfant n’avait pas de père, mais qu’il était le résultat d’un viol collectif par l’armée du Nord. Quelques neuf mois plus tôt les forces communistes étaient entrées dans le village, accusant les habitants de trahison ils avaient massacrés le chef du village et son épouse, avant de s’acharner sur la jeune  fille. Triste et déprimé, conscient de son impuissance à aider ces victimes de la folie humaine, Erik était sorti et avait rejoint ses camarades.
     Tout était calme, le sergent consulta sa montre, bientôt il serait temps de repartir par un autre chemin vers la zone ou l’hélicoptère les avait déposés le matin… Mission accomplie, non seulement les gens du village raconteraient aux villages alentours que les Américains étaient toujours là et près à se battre, mais en plus, l’histoire de l’aide apporté par le médic pour la naissance de l’enfant serait un ‘’plus’’
     Le hurlement sembla venir de partout et de nulle part, là-bas, une cinquantaine de mètres derrière la maison du chef, une douzaine de diables menés, par un gringalet à moitié nu s’étaient levés. Hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant dans la direction des marines, ils attaquaient avec la certitude d’une victoire facile.
     Il est évident qu’une attaque en hurlant, gesticulant et tiraillant tout en courant, peu avoir une certaine efficacité contre un groupe de combattants mal entrainés et non habitués au combat. Il est probable que de jeunes combattants, surpris par les hurlements et l’action suicidaire d’attaquants paniqueront. Affolés ils ne réagiront pas avec la rapidité nécessaire, ce qui permettra aux attaquants de se rapprocher suffisamment pour mener à bien leur mission. Mais d’un autre côté, il est tout aussi évident, qu’une attaque en courant et tiraillant, ne permettra en aucun cas aux attaquants d’avoir la moindre efficacité de tir, et que la plupart des balles se perdront tout simplement dans la nature, et ce fut la leur erreur, qui sauva la section Henderson.
     Les attaquants n’avaient pas remarqué la présence de Tom Tom et de Bill derrière les deux palmiers, la réaction des deux marines chevronnés fut instantané, ils laissèrent tomber leurs tasses de thé et ensemble ouvrir le feu sur le groupe d’attaquants, et eux ne tiraient pas en courant, mais ajustaient leur tir tranquillement, presque comme au stand de tir. De l’autre côté Charly et ‘’Surfer’’ avaient réagi presque aussi vite et le groupe de Viet Minh se trouva pris entre deux feux. Plusieurs d’entre eux furent touchés et dans un bel ensemble, ils disparurent dans le canal asséché qu’ils étaient en train d’enjamber. Seul leur leader, le gringalet à moitié nu, continua de courir vers la hutte du chef, une grenade à la main, il parvint à s’approcher suffisamment pour jeter sa grenade dans une fenêtre ouverte. L’explosion secoua la structure déjà ancienne et les marines crurent que tout aller s’écrouler, là-bas Tom Tom vidait son chargeur sur le fanatique qui roula en boule au fond d’un trou. Persuadé que ses balles avait atteint leur objectif et que le Viet Cong était mort ou mourant, Tommy reporta son attention sur le reste des attaquants.
     Atterré, Erik regardait la baraque de Bambou, soudain il remarqua les premières flammes, sa réaction fut immédiate, il se leva, jeta son fusil et sans réfléchir se précipita vers la maison en hurlant ‘’ le gosse’’. Nul n’essaya de l’arrêter, nul n’aurait pu l’arrêter, mais tout un chacun était prêt à faire tout son possible pour le protéger.
     En quelques bonds, Erik avait atteint le bâtiment brinquebalant, il arracha la couverture qui servait de porte et se précipita à l’intérieur.  La maman et le bébé étaient toujours dans le coin où il les avait laissés sur la natte de paille de riz. Dans un mouvement désespéré, la vieille s’était jetée sur sa petite fille essayant de lui faire un rempart de son corps. Elle avait réussi, mais en payait maintenant le prix, une énorme poutre s’était écroulée et lui avait fracassé le crane. Voyant qu’il n’y avait rien à faire pour la vieille, Erik écarta son corps sans douceur, puis se penchant il saisit dans ses bras la natte, la maman et le bébé et se retourna rapidement vers la porte, certain d’être arrivé à temps, car les hurlements du bébé signalaient au monde, sans le moindre doute, qu’il était toujours vivant.
     Dehors le gringalet Viet, bien que touché gravement respirait encore, mut pas ce fanatisme des combattants, il réussit à trouver la force de se trainer au bord du trou, son fusil à la main. Là-bas, Il aperçut Erik qui sortait de la maison avec son précieux fardeau, dans un dernier effort il eut le temps de lâcher sa rafale avant que le tir de Tom Tom ne prenne sa vie pour toujours.
     Erik s’apprêtait à descendre les quelques marches qui l’auraient sorti de la maison en flamme, encore quelques mètres et il serait en sécurité auprès de ses camarades, il reçut la presque totalité de la rafale, et serrant toujours sur son corps la jeune mère et l’enfant, il s’écroula en bas de l’échelle de bois.
     Comme un seul homme la section Henderson s’était levée, à leur tour ils chargeaient le petit groupe de dissidents, qui comprenant qu’ils n’avaient aucune chance s’enfuyaient vers la jungle trainant derrière eux leurs blessés et oubliant leur leader. Le sergent Henderson aboya un ordre, qui stoppa tous ses hommes, ils se regroupèrent dans la clairière. Déjà, le sergent s’égosillait dans la radio, réclamant un ou plusieurs hélicoptères, signalant à la base qu’il avait un blessé grave. La maison du chef était maintenant un gigantesque brasier, le caporal s’affairait auprès d’Erik, la jeune femme ne bougeait plus et le gamin rappelait au monde son existence. Quelques minutes plus tard, un hélico était là, avec un docteur à bord, les marines chargèrent rapidement les trois victimes de l’attaque, puis toujours sur le qui-vive, ils attendirent le second hélicoptère, qui allait les ramener à la base.
     À peine atterri, le bébé fut confié à une infirmière du service médical, Erik et la jeune femme furent conduits en salle d’opération ou un médecin constatât qu’il était trop tard pour la jeune Viet Namiene, la poutre qui avait tué sa grand-mère, lui avait aussi a moitie écrasée la tête, elle mourut sans trop comprendre ce qui lui arrivé. Le docteur s’acharna sur le corps d’Erik Kieffer, mais il avait compris dès les premières minutes que le combat était inutile, Erik avait perdu trop de sang et s’éteignait rapidement. Dans un sursaut d’énergie, le soldat avait saisi la main du docteur réclamant de parler à son sergent, le sergent Henderson fut appelé, à la vue de son Médic, il comprit lui aussi que c’était la fin et simplement écouta ce que Erik avait à dire.
     ‘’Look. Sarge…  j’ai mis ce môme au monde… je l’ai sorti du brasier… il n’a pas de père… sa mère a été violée par les dingues du nord… toute sa famille est morte, même la grand-mère … la mère vient elle aussi de mourir… s’il reste ici il finira dans un orphelinat ou je ne sais où… il n’a aucune chance, tu comprends aucune chance… alors c’est ma dernière volonté Sarge…  avant de partir… je ne veux pas être mort pour rien… je l’adopte, emmène-le aux US, confie le a mes parents, comme s’il était mon fils… Sarge, je l’adopte, tu comprends, je l’adopte… Jure-moi que tu le feras, Sarge… jure’’
     ‘’ Bon, moi je veux bien te jurer tout ce que tu veux, mais ça ne servira à rien, tu va-t’en sortir et tu pourras faire tout ça toi-même, alors calme toi’’
     ‘’ T’as jamais su mentir Sarge, je suis fichu, nous le savons tous les deux, jure le’’
     ‘’Okay je le jure’’ la main de Erik Kieffer qui cramponnait la main du sergent se relâcha … Erik Kieffer était mort.
     Les jours qui suivirent ne furent évidemment pas très joyeux pour la section Henderson, malgré la promesse d’un départ avancé, le capitaine ayant jugé qu’il valait mieux ne pas demander davantage à la section. Ensemble comme toujours, ils remplir les formalités de départ. Par un beau matin, ils attendaient le camion qui devait les emmener dans un aéroport de campagne ou un transport de troupes, chargé de quelque 200 marines, les ramènerait en quelques heures aux USA.
     Avant de partir, le sergent décida, qu’il serait bon d’aller saluer l’équipe médicale, qui avait tant fait pour eux et surtout pour Erik Kieffer. Tous ensembles saluèrent à haute voix, les docteurs, les médics, serrant les mains et embrassant les infirmières. Ils faisaient beaucoup de bruit, semblant avoir oublié le drame de la mort de leur compagnon. Lorsqu’ils sortirent tous ensembles et bien groupés, nul ne remarqua Tom Tom, tout petit au milieu de ses camarades et bien sûr nul ne remarqua le paquet qu’il serrait contre lui. A l’aéroport ils restèrent toujours groupés et en bloc, faisant beaucoup de bruit, afin que nul n’entende les pleurs du bébé que Tom Tom essayait de calmer maladroitement. A l’atterrissage aux états unis, ils sortirent en bloc, bousculant même leurs camarades des autres groupes, comme s’ils avaient priorité, déclenchant une petite bagarre qui permit à Tom Tom de s’éclipser avec son précieux paquet.
     Personne n’avait remarqué le couple d’âge mur qui attendait un peu en retrait de la foule venue accueillir les vétérans de Nan, personne non plus ne remarqua TomTom qui se  dirigeait tout droit vers eux et personne ne remarqua le paquet qui changeait de main.
     Et puis Tom Tom rejoignit sa section, à un petit signe au sergent celui-ci comprit que tout était okay et d’un seul coup, le calme se fit, les marines de la section Henderson s’excusèrent pour leur attitude et s’écartèrent, laissant volontiers passer devant eux les autres vétérans.
     Malgré tous, les ennuis n’étaient pas finis pour la section Henderson, une douzaine de soldats de la police militaire était apparue, demandant à toute la section de les suivre afin de répondre du kidnapping d’un bébé vietnamien. Bien sûr la section nia tout en bloc, mais cela ne servit à rien, tout le monde avait compris ce qui s’était passé lors des adieux de la section à l’infirmerie de la base et nul n’avait le moindre doute au sujet de l’enfant sauvé par Erik Kieffer qui avait mystérieusement disparu après le passage de la section. Toutefois, personne n’avait vu Tom Tom  et le couple d’âge mur et donc, la police militaire ignorait complètement ou était l’enfant. Les accusés refusant de donner la moindre information, toute la section fut mise aux arrêts…
     Le lendemain matin, un civil d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un élégant costume noir, se présenta a la barrière et demanda à parler au colonel. Le civil informa le colonel qu’il était avocat à Denver, au Colorado, qu’il était ici pour parler de son fils Erik Kieffer, tué quelques jours plus tôt au combat et de l’affaire Henderson. En quelques mots très brefs, le civil rappela au colonel comment était mort son fils, comment il avait donné sa vie pour sauver un bébé et comment il avait fait promettre au sergent de rapatrier cet enfant. Ensuite il reconnut qu’en effet le sergent et ses hommes avaient ‘’kidnappé’’ le bébé de l’infirmerie militaire et l’avait introduit clandestinement aux US. Il informa le colonel que l’enfant était en sécurité et entre les mains de son épouse qui le cachait soigneusement dans un lieu probablement introuvable.
     Considérant les circonstances, il demandait au colonel de bien vouloir pour une fois oublier les règlements de l’armée américaine, de bien vouloir oublier le kidnapping et l’entrée frauduleuse de l’enfant dans le pays et lui laisser la chance de régulariser la situation en adoptant le bébé, qu’il avait l’intention d’appeler Erik en souvenir de son fils.
     Le colonel fut intraitable, le kidnapping d’un enfant était chose grave, quelque en fut la raison, l’action du sergent Henderson t de sa section était presque une mutinerie, et devait donc être sanctionné avec la plus grande sévérité, etc etc
     Le père  d'Erik Kieffer ne se démonta absolument pas du tout, il informa le colonel que tous les membres de la section, étaient près a jurer qu’ils avaient entendu Erik dire au sergent qu’il était le père biologique du gamin, et que donc le gamin était citoyen américain et que ma foi si les actions du sergent et de sa section étaient un petit peu inhabituel, ils n’avaient fait somme toute que ramener aux états unis le fils d’un citoyen, donc un citoyen lui-même.
     Il insista auprès du colonel avec beaucoup de force, lui faisant comprendre que chez lui, à Denver au Colorado, il connaissait beaucoup de journalistes et que si cette affaire été jeté en pâture aux médias, elle risquait de faire beaucoup de bruit.
     La guerre du Viet Nam n’était pas des plus populaires en cette année 1974, les médias n’avaient somme toute pas grand-chose à se mettre sous la dent, Erik Kieffer était mort en héros en sauvant la vie d’un enfant, le colonel n’était  pas stupide et il se rendit compte que, en effet la chose pouvait faire grand bruit et ne serait pas nécessairement bon pour sa carrière. Des coups de téléphone furent échangés avec le QC de l’armée au Viet Nam, quelques jours plus tard un certificat de naissance très officiel apparut et fut remis au père d’Erik Kieffer qui procéda immédiatement aux formalités nécessaires à l’adoption de celui qui était devenu officiellement son petit-fils. Personne ne crut nécessaire de faire remarquer au monde que Erik Kieffer, n’avait jamais mis les pieds dans ce village avant le jour de sa mort et que la maman n’en été jamais sorti avant le jour fatidique.
     Tous les membres de la section Henderson, y compris le sergent lui-même avaient terminé leur contrat d’engagement et avaient décidé de quitter les Marines. Il était inutile de remuer une histoire qui serait bien mieux oubliée. Le colonel invita donc tout un chacun, pour le bien-être de tous évidemment à rester discret sur la chose et un beau matin tous les membres de la section se serrèrent la main et repartir chacun vers chez lui, Louisiane, Texas, Montana, etc
     Si l’enfant de la rizière devint officiellement le fils adoptif des parents de Erik Kieffer, il était aussi officieusement le neveu des 11 membres survivants de la section qui jurèrent en souvenir de leur médic de ne jamais l’oublier. Et c’est ainsi que durant les quelques 25 années qui suivirent il reçut un nombre innombrable d’invitations à passer des vacances dans le bayou de Louisiane, dans un ranch du Texas ou du Montana, ou bien sur un bateau en Californie ou les plages de Floride  et dans tous les autres états ou résidait un des membres de l’ancienne section Henderson. Lorsque vint le temps de choisir un collège ou finir ses études, il fut invité par tous ses ‘’oncles’’ à choisir l’école qui lui plairait le plus sans tenir compte du cout de l’opération, car tous ensemble insistaient a l’aider financièrement. Il s’inscrivit à l’école des mines de Golden, au Colorado, aux portes de Denver. A la fierté  de tous ses ‘’oncles’’ et de ses parents, il sorti de l’école avec d’excellentes notes, parmi les premiers de sa classe et avec tous les honneurs.
     Quelques semaines plus tard, il décrochait un emploi dans une compagnie pétrolière et vivait depuis à Denver avec sa femme et ses deux enfants.
     L’homme en face de moi s’arrêta de parler, il me regardait, mais je suis sûr qu’il ne me voyait pas, son regard me traversait et il était évident qu’il voyait un autre paysage, loin, bien loin d’ici. Il était plutôt petit, mais paraissait costaud, ses cheveux très noirs, ses yeux bridés et la couleur de sa peau laissaient deviner sans aucun doute qu’il était d’origine asiatique. Finalement, il baissa le regard et ses yeux accrochèrent les miens, il se saisit de son verre, fit tourner lentement les glaçons et but une petite gorgée.
     De l’autre côté de la table j’avais moi aussi saisi mon verre et but une gorgée, je le regardais longuement avant de murmurer.
     ‘’Well, voilà évidemment une très belle histoire… mais pourquoi la raconter ce soir et pourquoi moi’’ ?
     Il vida son verre d’un trait, commença à repousser sa chaise et doucement, tout doucement il me dit
     ‘’Je suis sûr que vous avez deviné que ce petit bébé c’était moi, je suis Erik Kieffer, le fils du médic de la section Henderson, je lui dois tout… ce jour du 21 avril 1974 , il m’a mis au monde et ensuite il m’a sauvé d’une maison en flamme et avant de mourir il a trouvé la force de pousser le destin et de faire de moi un citoyen américain… J’ai grandi confortablement, avec un père et une mère qui m’ont tout donné et onze oncles qui seraient morts pour moi… j’ai eu une vie merveilleuse et je lui dois tout…absolument tout…  Alors tous les ans, le 21 avril, le jour anniversaire de ma naissance, le jour anniversaire de sa mort…Je quitte mon bureau de bonne heure, je traine dans les bars, les cafés, les lieux publics à la recherche d’un inconnu désœuvré, a la recherche de quelqu’un qui a du temps pour m’écouter et je lui raconte mon histoire’’.
     ‘’C’est ma manière à moi de le remercier, de lui rendre hommage, de m’assurer qu’il ne sera pas oublié, que sa légende ne s’éteindra pas… Et ce soir lorsque je vous ai entendu parler avec un accent étranger, je me suis dit qu’il était temps que la légende  passe les frontières…  je compte sur vous pour en parler loin d’ici’’.
     Le dessus, il se leva, chercha ses poches, trouva un billet de vingt dollars qu’il glissa sous son verre pour payer les consommations, puis il se tourna et s’éloigna sans un mot de plus.
     Quant à moi, je ne finis même pas mon verre, je n’avais plus envie de boire ou de sortir, je rentrais chez moi pour écrire l’histoire du médic de la section Henderson.

Etats Unis  --  Colorado  --  Loveland  --  21  avril  2014

2 commentaires:

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