Angie était née en 1938, quelque part du côté de Fontainebleau, cinquième enfant d’une famille aux revenus très modestes. Bien sûr la guerre qui commença l’année d’après n’arrangea pas les choses et très vite elle apprit qu’il n’y avait pas toujours sur la table suffisamment de nourriture pour tout le monde, qu’il fallait partager, économiser et surtout ne jamais rien gaspiller. Elle apprit très vite à survivre avec peu et à vivre ses journées avec une faim jamais satisfaite. Comme beaucoup d’autres, à juste 6 ou 7 ans, elle rêvait déjà de la fin de la guerre qui peut-être ramènerait en France la prospérité.
La guerre finie, la situation de la famille s’améliora un peu bien sûr, mais la famille était nombreuse, le salaire du père plutôt faible et la ‘’prospérité’’ ne fut jamais présente pour très longtemps. Tant bien que mal elle grandie, économe, partageant avec chaque membre de la famille et avec pour éternel moto ‘’ ne pas gaspiller’’.
Adolescente, elle faisait une quinzaine de kilomètres, matin et soir pour se rendre à l’école en vélo et très vite elle remarqua que sur le bord de la route, il y avait planté à la limite des champs, des arbres fruitiers qui a l’automne laissaient tomber sur la route des fruits magnifiques qu’elle ramassait et dévorait tout en pédalant. Jamais elle n’avait osé entrer dans un de ces champs, mais les fruits qui étaient sur la route seraient immanquablement écrasés à plus ou moins long terme et la tradition voulait qu’ils soient à qui les ramasserait en premier et Angie refusait tout simplement de gaspiller.
Bon an, mal an elle était devenue une très jolie jeune fille qui eut l’heur de plaire à un de ces soldats américains qui occupaient encore la France dans les années clinquantes, ils se marièrent et quelques semaines plus tard elle s’embarquait vers les États-Unis sous les regards envieux de sa famille et amis.
La vie au pays de l’oncle Sam ne fut pas du tout aussi agréable qu’elle le croyait, au début bien sûr tout alla très bien, mais très vite elle découvrit un mari autoritaire, abusif et infidèle qui traitait la petite frenchie avec dédain. Elle apprit l’anglais et fut capable de décrocher son premier emploi, elle avait maintenant deux enfants, sa situation financière était bien sûr loin de l’opulence, mais tout au moins elle mangeait à sa faim. Elle décrocha un second emploi, et économisant sou par sou, comme elle avait appris à le faire dans son enfance et adolescence elle parvint à économiser juste assez d’argent pour pouvoir payer un avocat et demander le divorce.
Après le divorce et au fil des ans, toujours économe et ne gaspillant jamais rien, elle put enfin voir ses conditions de vie s’améliorer peu à peu, ses deux enfants avaient grandi et quittèrent le giron familial. Un jour elle rencontra George, un homme d’à peu près son âge, ils étaient faits l’un pour l’autre, elle l’épousa quelques mois plus tard et s’installa dans sa nouvelle vie. Elle était finalement à peu près confortable, mais n’oubliait jamais les vieilles règles d’économie et de non-gaspillage. Elle parvint à mettre de côté quelques sous, qu’elle investit en achetant des actions dans la compagnie qui l’employait maintenant depuis de nombreuses années et vit avec plaisir son pécule augmentait rapidement.
Les années passèrent, à l’heure de la retraite elle découvrit qu’elle avait une pension raisonnable à laquelle s’ajoutait le revenu de ses actions, ce qui lui permettrait de vivre à l’abri du besoin pour de nombreuses années. Son second mari, lui aussi à la retraite, ils décidèrent qu’il était temps de revoir la France et c’est ainsi qu’ils prirent l’habitude chaque été de venir s’installer pour 3 mois dans une maisonnette du Massif central où ils se firent rapidement de nombreux amis.
Je ne peux malheureusement pas dire grand-chose sur l’autre dame, puisque somme toute je ne la connais pas du tout, je sais qu’elle était un peu plus âgée qu’Angie. Elle avait, je crois, 81 ou 82 ans, mais elle se tenait encore droite comme un solide piquet, j’ignore de quelle région elle venait et de quel milieu elle était issue, mais j’assume quelle venait d’une famille riche ou tout au moins confortable, car elle avait cette morgue, presque arrogante que l’on ne trouve pas chez les fils d’ouvriers. Elle était apparue un beau jour après avoir acheté la plus belle maison du village, une ancienne maison bourgeoise datant du début du siècle dernier, entourée d’un grand parc solidement clôturé et bordé par une petite route communale à peine fréquentée. A l’intérieur du parc, très bien entretenu et au gazon manucuré poussaient une demi-douzaine d’arbres fruitiers, dont un énorme noyer planté à la limite de la propriété qui étendait ses longues branches à l’intérieur du parc bien sûr, mais aussi au-dessus de la petite route.
Ce dimanche de septembre avait été une des plus belles journées de l’année, Angie et son mari avait passé la journée avec des amis et en fin d’après-midi, Angie avait décidé d’aller faire une petite promenade sur la route communale. Ses pas la conduisirent à proximité de l’énorme noyer et sur la route les nombreuses noix tombées de l’arbre semblaient n’attendre que son passage. Angie n’avait bien sûr aucun besoin de ces fruits, elle repartirait aux États-Unis dans quelques jours et ne pourrait pas les emmener avec elle, mais les souvenirs de son enfance, des jours de faim était encore là et pour elle il n’était simplement pas question de laisser cette manne tomber du ciel pourrir sur la route ou être écrasé par une voiture de passage.
Alors, sans réfléchir elle redevint la petite fille qui avait eu faim pendant la guerre et commença à ramasser les noix tombées sur la route et à se remplir les poches. Tout occupée à sa récolte elle n’avait pas vu ni entendu la propriétaire de la maison s’approcher et elle sursauta lorsqu’elle entendit la voix acariâtre s’adresser à elle.
‘’Il y a une chose que je n’ai jamais supportée, ce sont les gens qui s’incrustent chez moi pour venir voler mes biens’’
Calmement Angie répondit
'’ Je ne m’incruste pas chez vous madame, je suis sur la voie publique, et je ne vole pas vos fruits, ils sont sur la route, personne ne semble vouloir les ramasser et s’il reste là ils finiront écrasés par les voitures ou dévorés par les oiseaux ou les animaux sauvages ‘’
'’Qu’importe, ces fruits sont à moi, ils sont tombés de mon arbre et ne vous appartiennent absolument pas ‘’
'’ Mais madame, vous n’avez pas l’intention de les ramasser, si je ne les ramasse pas ils seront perdus, gaspillés pour tout le monde’’
'’Et alors, ce sont mes fruits, je peux en faire ce que je veux, je peux les gaspiller si cela me plait … je préfère les gaspiller plutôt que de voir quelqu’un prendre ce qui m’appartient’’
Angie était choquée, elle ne comprenait plus, elle se moquait d’être accusé de s’incruster chez la vieille dame, elle savait que bien sûr ce n’était pas vrai puisqu’elle était sur la route. Elle se moquait d’être accusé de vol, là aussi elle savait que c’était faux et que sa réputation d’honnêteté n’était plus à faire. Elle se moquait même de ces quelques noix dont elle n’avait finalement pas besoin et qu’elle avait l’intention d’offrir à l’un ou l’autre de ses amis. Non elle était choquée, car elle ne pouvait pas comprendre que la vieille préfère gaspiller ces quelques fruits plutôt que de laisser quelqu’un d’autre en profiter, elle ne pouvait pas comprendre, pas même concevoir, pas même commencer d’accepter le fait que quelqu’un choisisse de gaspiller de la nourriture, comme ça, sans raison, au nom d’un droit de propriété qui dans le cas particulier était même un peu douteux et que en plus ce quelqu’un ose le crier sur les toits, avec comme une fierté dans la voix.
Angie avait envie de se rapprocher de cette clôture, d’attraper la vieille par le col, de la secouer, de la gifler, de lui parler, de lui demander si elle savait ce qu’était la faim, de lui demander si elle savait ce que le mot ‘’gaspiller’’ signifie pour certains, Si elle se rendait compte de ce qu’elle venait de dire, elle aurait voulu crier, lui expliquer, lui faire comprendre … mais elle n’en fit rien
Elle fouilla ses poches en sortit toutes les noix qu’elle avait ramassées et les donna a la vieille dame qui s’en saisit comme si sa vie en dépendait, et lentement sans un mot de plus elle s’éloigna … au coin de ses yeux il y avait comme une minuscule lumière qui brillait un peu trop fort … Je crois qu’elle pleurait
Saint Sulpice 10 Octobre 2014
Publié le 17 Novembre 2014
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