mercredi 21 janvier 2026

04 Libertad

                                                       Libertad

     Ramon Mendès était né dans un des pires bidonvilles du Pérou, dans les bas-fonds de Lima, et pour comble de malchance au début des années 80.
     Depuis quelques années, le Sentier Lumineux, ce mouvement communiste et révolutionnaire fondé par Abimael Guzman dans les années 60, prenait de plus en plus de force et essayait de s’imposer dans le pays par l’endoctrination massive et la force. 
     En cette fin de siècle, les fanatiques du mouvement étaient partout, mais surtout dans les campagnes et les petites villes où la police n’arrivait pas à les traquer et où ils terrorisaient les populations qui avaient osé exprimer un avis différent du leur.
     Une multitude de paysans et de villageois, ne sachant ou se tourner pour un peu de protection avaient fuis leurs terres et leurs villages et s’était précipités vers les grandes villes et la capitale où il restait un semblant d’ordres et de sécurité. La police et quelques milices plus ou moins légales les avaient repoussés loin du centre-ville et un nombre incroyable de bidonvilles étaient sortis du sol dans les collines inhospitalières, froides, humides et boueuses qui entouraient Lima et c’est là que par un triste après-midi Ramon avait vu le jour.
     Sa mère, Guadalupe Mendès, était la fille du maire d’un petit village, là-haut sur le flanc des Andes. Il avait osé exprimer avec force son refus d’accepter la loi du Sentier lumineux et avait appelé la population à leur résister. Un jour une poignée de jeunes gens étaient entrés dans le village et presque sans prendre le temps d’expliquer a qui que ce soit ce qu’ils faisaient, ils l’avaient simplement exécuté pour trahison envers le pays. Son épouse, brutalisée par les fanatiques, abasourdie, ne comprenant rien, avait à moitié perdue la raison et s’était simplement laissée aller et quelques semaines plus tard était décédée sans vraiment avoir compris ce qui s’était passé.
     Guadalupe, alors âgée d’à peine 16 ans, tout aussi abasourdie que sa mère avait  réagi avec la force de la jeunesse et avait simplement refusée de baisser les bras. Après avoir enterré en l’espace de quelques semaines son père et sa mère, elle avait décidé de fuir le village et de se réfugier dans la capitale ou comme tant d’autres avant elle, elle croyait trouver la sécurité. Elle avait chargée dans un sac tous ce qui avait un peu de valeur dans la maison et s’était embarquée dans le bus brinquebalant qui devait l’amenait vers la ville et la sécurité.
     Fille d’une mère indienne et d’un père métis d’espagnol, elle était plus grande que la plupart des péruviens et bien que très jeunes encore promettait d’être un jour une beauté. Mieux éduquée que la plupart des Indiens, elle écrivait et parlait espagnol couramment et grâce a ces petits plus comptait pouvoir s’en sortir. Très vite pourtant, elle dut se rendre à l’évidence que dans ce pays en pleine ébullition et dans cette capitale en proie a l’invasion des masses rurales, la survie ne serait pas facile. Les trésors contenus dans son sac ne représentaient pas grand-chose du point de vue monétaire et avant d’avoir eu la chance de trouver un refuge et un emploi dans la grande ville, elle s’aperçut qu’il ne lui restait plus rien. Elle négocia donc la seule chose qui lui restait et c’est ainsi que quelque mois plus tard elle se trouva enceinte.
     La journée était froide et pluvieuse, un lourd brouillard traînait au ras du sol, rendant encore plus triste ce coin du bidonville. Guadalupe n’avait plus rien, juste ce petit coin de baraque en tôle qui avait été abandonné quelques semaines plus tôt par son dernier occupant et qu’elle avait squattée et où elle se sentait un peu chez elle. Elle était recroquevillée dans un coin sous une couverture, elle avait peur, elle avait froid, elle avait mal, mais dans ce coin du taudis, son sang indien reprit le dessus et seule, sans aide aucune, elle mit au monde son bébé et le serra sur son sein pour essayer de le réchauffer. À peine né, Ramon exprima très fort son mécontentement et c’est probablement ce qui lui sauva la vie et celle de sa maman.
     Dans la baraque de bois qui touchait celle de Guadalupe, assise presque à toucher le petit poêle minable qui dispensait une chaleur avare, Maria Arebalo entendit les pleurs de Ramon. Elle comprit immédiatement ce qui se passait à côté de chez elle, alors, sans même réfléchir, avec cette générosité que seuls connaissent les gens qui n’ont rien, elle sortit dans le froid et la pluie et entra dans la baraque de Guadalupe. Elle trouva l’enfant recroquevillé sur sa mère à moitiée évanouie. Suite à ses appels, deux ou trois hommes apparurent, ils soulevèrent Guadalupe et son fils et les déposèrent avec douceur tout près du poêle de Maria avant de sortir en répétant que “ s’ils pouvait faire quoi que ce soit pour aider”. Maria leur demanda de voir s’ils pouvaient trouver un peu de lait, soit pour la maman ou le bébé, heureuse de constater que même au fond des pires bidonvilles et dans le cœur des hommes les plus endurcis, il reste encore et toujours une touche d’humanité pour une mère et son bébé. Sans plus perdre de temps, elle rechargea son poêle et s’occupa de Guadalupe et de l’enfant.
     Dire que le taudis de Maria était chaud et confortable serait bien sûr très exagéré, mais il était tout au moins beaucoup plus chaud et surtout beaucoup plus sec que la baraque de tôle. Maria recouvrit la jeune maman de toutes les couvertures qu’elle put trouver et au fond d’un sac plastique, trouva quelques grains de café qu’elle avait mis de côté pour juste ce genre de situation. Elle força le liquide brûlant entre les lèvres de Guadalupe et eut enfin le plaisir de voir revenir un peu de couleur sur le visage pâle. Ramon toujours éveillé avait trouvé un sein et semblait heureux et calme pour le moment.
     Maria et son mari Pedro, plus connu sous le surnom de Pepe, étaient aussi des réfugiés de la montagne ayant trouvé refuge en ville, mais leur situation était somme toute bien meilleure que la plupart des autres réfugiés. Tout d’abord ils avaient débarqué avec un peu d’argent et avait pu acheter quelque plaques de contre-plaqué et des tôles ondulées, qui avait permis a Pepe de construire une cabane aux murs imperméables aux vents et un toit étanche a la pluie, avec en plus, luxe incroyable dans ce bidonville, ce poêle minuscule qui maintenait a l’intérieur du logis une température raisonnable. Pepe était un géants de plus de six pieds, aux épaules carrées, et sa taille imposante lui valait le respect de tout un chacun et nul ne troublait Pepe et sa compagne. Chaque matin il partait vers la ville à la recherche de travail et sa taille lui valait souvent le privilège d’être choisi pour une multitude de travaux de force et lui permettait de ramener presque chaque jour un peu d’argent à la cabane. Ce soir-là, lorsqu’il rentra de sa journée de travail en ville, Maria lui annonça la présence de Guadalupe dans la cabane et lui présenta Ramon, Pepe ne dit rien, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Quelque jours plus tard il bricola un  passage qui reliait la cabane de tôle de Guadalupe avec sa cabane de bois, il répara le toit afin de le rendre étanche a la pluie et tout le monde dans le bidonville comprit et accepta le fait que les deux baraques n’en faisaient plus qu’une et que Guadalupe, son bébé et les Arebalos ne formaient plus qu’une famille.
     Les quelques années qui suivirent furent probablement les plus heureuses de la vie de Ramon. À peine remise, Guadalupe prit l’habitude, chaque matin d’accompagner Pepe vers la ville à la recherche d’un peu de travail. Tout comme Pepe, elle acceptait n’importe quel travail et bien vite tous deux furent connus dans un quartier riche ou ils trouvaient presque chaque jour le moyen de gagner quelques pesos, qui leur permettait de se nourrir, de se vêtir et de prendre soin du bébé. À peine âgé d’un an Ramon commença a marcher et a visiter son petit coin de bidonville, étant un des rares enfants il était partout le bienvenu, mais très vite il apprit à connaître les limites de son territoire d’où il ne sortait jamais.
     Un peu plus tard, Guadalupe rencontra un jeune homme qui vint s’installer dans la baraque de tôle, très vite le jeune homme fut lui aussi accepté comme faisant partie du clan Arebalo. Il semblait avoir un peu plus d’argent que tout un chacun, mais nul dans le bidonville ne posa de questions. Le jeune homme faisait tout simplement partie d’une petite bande de voyous, qui gagnait un peu d’argent en trafiquant de la drogue, ce n’était pas bien sur une opération de grande envergure, mais cela lui permettait de tenir femme et enfants hors de la misère. Et c’est ainsi que Ramon grandit sans trop souffrir de la faim et du froid, mais aussi sans jamais sortir de son territoire minuscule.
     Plusieurs années passèrent, un jour le jeune homme demanda a Ramon de l’accompagner afin de faire le guet, nul ne se méfiait de Ramon et de son visage d’ange. Très vite ils formèrent une équipe solide et efficace, les affaires marchaient de mieux en mieux et le jeune homme devint imprudent, il empiéta un peu sur le territoire d’un concurrent, cela lui valut une dénonciation suivie très vite par une arrestation.
     Pour Ramon et sa famille, la vie reprit comme avant, ils vivaient toujours dans le bidonville, Pepe et Guadalupe travaillaient toujours lorsqu’ils trouvaient un emploi, ils avaient un peu moins d’argent bien sûr, mais ils avaient l’habitude.
     À peine âgé de huit ans, Ramon avait eu le temps d’apprendre lors de ses opérations de guet en ville qu’il y avait des tas d’opportunité pour un garçon débrouillard et vif. Il se lança dans une carrière de chapardage qui fut très vite couronné de succès, là encore son visage d’ange lui servait beaucoup et lui permettait de s’approcher de ses victimes sans problème. Tout cela dura environ deux ans et un jour lui aussi fut arrêté et enfermé dans une école pour enfants vagabonds des plus strictes, où il s’endurcit.
     À 12 ans, les dirigeants de l’école s’imaginant l’avoir dressé, comme ils disaient, le laissèrent sortir, il revint au Bidonville et n’ayant aucun autre moyen de survie, il reprit ses chapardages. Un jour, il découvrit que sa petite taille et son habilité a grimpé lui permettait de se glisser et d’entrer, sans trop de problèmes dans de petits appartements aux fenêtres ouvertes. Le butin était souvent très faible, très vite son ambition grandit et il choisit des victimes un peu plus importantes telles que magasins, petits ateliers ou bien maisons bourgeoises. Jusqu’au jour où il commit l’erreur d’essayer d’entrer dans une bijouterie, ce qui lui valut une nouvelle arrestation et 3 ans dans une maison de correction pour adolescents ou il apprit très vite à se bagarrer, à tricher et à mentir pour survivre.
     Juste avant son quinzième anniversaire, il était de nouveau dans la rue, il reprit son ancien métier et fut de nouveau rapidement arrêté, condamné cette fois a 5 ans, il mit à profit ce qu’il avait appris lors de ses précèdent séjours en prison et sortit beaucoup plus vite pour bonne conduite et a 17 ans il était revenu a la liberté.
     Il décida de laisser le petit cambriolage de côté et vivota pendants un peu plus d’un an avec des petits trafics et quelques attaques a main armée qui le ramenèrent très vite en prison ou il demeura seulement quelques mois avant de réussir à s’évader en compagnie de 2 amis. Il célébra son dix neuvièmes anniversaires dans le bidonville avec Guadalupe, Pepe et Maria. Il jura que c’était la dernière fois. Qu’il allait frapper un dernier coup, mais cette fois un gros coup et ensuite disparaître a jamais.
     Le gros coup en compagnie de ses “2 amis” rencontrés en prison tourna mal, vraiment très mal, cette fois il y avait mort d’homme, ses ”2 amis” firent bloc contre lui et ce fut lui qui fut reconnu coupable du meurtre et fut condamné a 30 ans de prison ferme, il n’avait pas encore 20 ans 
     Cette fois la situation était sérieuse, outre la culpabilité de meurtre, son dossier rappelait a la justice que quelque mois plus tôt il avait été condamné pour attaques a main armée et qu’il avait réussi a s’évader, il fut donc envoyé cette fois dans une prison haute sécurité, loin de Lima.
     Nous étions au début du siècle, les conditions de vie dans le système carcéral au Pérou étaient lamentables (elles n’ont d’ailleurs guère améliorés depuis) le pays manquait de prisons, beaucoup étaient en très mauvais état, la totalité était surpeuplée et plus que surpeuplée. La direction pénitentiaire accordait moins de 1 dollar par jour par prisonnier pour la nourriture et le logement. De nombreux prisonniers étaient brutalisés, abusés ou même tués soit par leurs collègues ou même par des gardes, les droits humains les plus basics étaient piétinés chaque jour etc .
     La prison de Maynas à Equito dans l’état de Loreto où fut envoyé Ramon était une des pires du pays, certain des bâtiments à la limite de s’écrouler. Par manque de fonds, les réparations indispensables ne pouvaient être entreprises, les conditions de logement et nourriture étaient affreuses, la corruption était partout, la discipline impitoyable, en bref les conditions de vie infernales. Très vite Ramon comprit qu’il lui fallait sortir d’ici au plus vite ou comme beaucoup d’autres avant lui il ne pourrait pas finir sa sentence pour cause de décès. Il essaya sans succès de s’évader et ne gagna que quelques semaines en solitaire dans des conditions encore pires.
     Le seul avantage de cette évasion manquée fut de le faire remarquer par un des dirigeants de la prison qui le convoqua dans son bureau, où il se vit offrir une possibilité de quitter la prison immédiatement, avec peut-être la possibilité de retrouver sa liberté complète dans quelques années. Connaissant la corruption de l’établissement, il comprit tout de suite que l’offre qu’on lui faisait devait être complètement pourrie, mais il s’en moquait complètement, tout était meilleur que de continuer à croupir ici. Avant même d’avoir entendu la proposition, il savait qu’il serait d’accord espérant que tout au moins cette offre lui donnerait peut-être une possibilité de survie.
     La proposition était très simple, à quelque centaines de km d’Iquitos avait été découvert ou plutôt redécouvert une ancienne mine d’or abandonnée depuis toujours soit par les Incas ou les premiers colons espagnols. Une poignée d’aventuriers avait décidé d'exploiter ladite mine et avait conclu avec certains membres dirigeants de la prison un marché lucratif, tout au moins pour eux. La prison leur fournissait des travailleurs, à qui on promettait excellente nourriture et logement, plus un petit salaire.    Après quelques années passées à la mine, la direction jurait à ces travailleurs qu’ils seraient officiellement déclarés décédés ou évadés et pourraient donc disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire leur vie. Ramon ne se faisait aucune illusion sur sa chance de “disparaître dans le monde avec un petit pécule et la chance de refaire sa vie“. Il n’avait aucun doute et avait deviné que les conditions de nourriture, de logement et de travail seraient probablement aussi mauvaises sur la mine qu’en prison. Qu’on le ferait probablement travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais il y a avait une petite possibilité, une possibilité minuscule que la vie sur la mine à travailler soit meilleure que la prison et qui sait peut être une chance aussi de fausser compagnie a ses gardes. Il accepta sans hésiter, fut reconduit dans une cellule ou il rencontra un autre “volontaire” pour la mine, tous deux reçurent ce soir-là un repas plus que correct, une combinaison de prisonnier orange neuve et se couchèrent dans des lits à peine sales.
     Le lendemain, 3 gardiens sous les ordres d’un sergent grassouillet et nonchalant, les firent sortir de la cellule, ils furent conduits à un petit aéroport ou après deux heures d’attente ils s’embarquèrent dans un hélicoptère militaire. Ce qui semblait montrer que même l’armée était mêlée a l’affaire et fournissait le transport aux frais du contribuable. Comme beaucoup d’hélicoptère militaire, il avait à l’avant deux places pour pilote et copilote. Derrière les pilotes, séparés par un semblant de cloison, un siège de trois places faisant face a l’arrière et un autre de trois places faisant face vers l’avant. Les passagers étant donc assis face à face et genoux contre genoux, le sergent indiqua aux deux “volontaires” qu’ils devaient s’asseoir au milieu des sièges avec un garde de chaque côté.
     Ramon bien sûr n’avait jamais pris l’hélicoptère, il était évidemment curieux de pouvoir découvrir le paysage de la forêt vu d’en haut et très poliment demanda au sergent de le laisser s’asseoir sur le côté près d’une fenêtre. Il insista sur l’absolue impossibilité de s’évader lorsqu’ils seraient en vol, le sergent hésita et se rendant compte que les risques étaient évidemment nuls, il accepta. Le sergent s’installa contre la vitre sur le siège avant et montra à Ramon le siège en face de lui près de la porte. L’autre "volontaire" pris sa place au milieu du siège avant près du sergent et les trois autres gardes s’empilèrent dans l’habitacle, les portes furent fermées, les ceintures bouclées, l’hélicoptère décolla aussitôt, mit le cap au sud-est et très vite survola le fleuve et la forêt Amazonienne.
     Coincé en face du gros sergent, ayant à peine de la place pour ses jambes, Ramon était collé à la portière, les yeux rivés sur la forêt qui défilait sous l’hélico. Sous lui la forêt s’étendait à perte de vue, c’était une fantastique mer verte ondulant aussi loin qu’il pouvait voir, au loin quelques collines venaient rompre la monotonie du paysage. Serpentant à travers ce vert riche et brillant, la rivière Amazone taillait son chemin depuis des siècles, ça et là, près de la rivière, quelques rares clairières de couleurs rougeâtres ou le bois avait été coupé. Ramon en était sans voix, il n’avait jamais rien vu d’aussi grandiose et aurait voulu partager sa joie avec quelqu’un, mais sur le siège en face l’autre volontaire regardait dans le vide sans aucun intérêt, les trois gardes parlaient entre eux sans entrain et le petit sergent grassouillet, blasé par un paysage qu’il avait vu très souvent, bien coincé contre la paroi de l’hélicoptère somnolait tranquillement.
     Ramon laissa son sourire s’effacer, il se colla un peu plus près de la portière voulant à tout pris profiter de ce moment que la vie lui accorder, il savait qu’il y avait près de deux heures de vol avant d’atterrir et il voulait en profiter.
     Ramon continuait de scruter le paysage, l’hélicoptère ne volait pas très haut et chaque fois que l’on survolait une colline le sol semblait se rapprocher. Ramon remarqua que de place en place, au flanc de ces collines, ça et là, un arbre beaucoup plus grand que les autres, semblant dominer la forêt étendait ses branches vers le ciel. Une pensée lui traversa la tête, il la repoussa aussitôt sachant que c’était stupide, et pourtant, peut-être, non bien sûr c’était dingue, c’était impossible, oubli, tu n’as aucune chance… et pourtant, les grands arbres étaient là, si près, il suffisait de plonger, d’attraper un de ces grands arbres. Les branches tous en haut étaient petites, elles amortiraient le premier choc, elles se plieraient, il glisserait vers le bas, il dégringolerait de branche en branche, toutes ralentiraient la vitesse de chute et peut être, oui peut être pouvait ’on arrivait en bas vivant et libre. S’il survivait à la chute, la forêt serait à lui, il pourrait peut-être rejoindre une tribu indienne, ou trouver un travail sur une coupe de bois ou sur un bateau sur la rivière. Plus jamais il ne ferait rien d’illégal, les possibilités étaient illimitées, et il serait libre, libre, libre, après tout il n’avait rien à perdre, que sa vie. Une petite voix lui répétait de laisser tomber, c’était impossible, et pourtant avec juste un peu de chance… sa main avait bougé, sa main lentement sans bruit avait débouclé la ceinture de sécurité, les gardes n’avaient rien remarqué et le sergent somnolait toujours, Ramon ferma les yeux, c’était dingue.
     Quelques secondes ou peut-être quelques minutes plus tard il rouvrit les yeux, et il le vit là, près de lui, près de la porte, presque à toucher, cet arbre gigantesque qui semblait l’appeler. Il n’avait aucune idée a quelle altitude volait l’hélico, a quelle distance était vraiment l’arbre, mais il paraissait si près, si près, alors sans réfléchir, comme si ce mouvement était programmé en lui depuis toujours, il saisit la poignée, ouvrit la porte et sauta dans le vide, tendant les bras vers l’arbre. Il tombait, il glissait, il flottait dans l’espace, il n’avait aucun doute, il savait qu’il allait atteindre les hautes branches, il savait qu’il allait dégringoler de branche en branche, qu’il aurait mal partout, qu’il se casserait peut être un membre en rencontrant le sol, mais qu’à la fin il serait libre, libre, libre et venu du plus profond de lui il hurla … LIBERTAD 
     Comme il l’avait prévu, Ramon atteignit les plus hautes branches de l’arbre, il mit ses mains et ses bras sur son visage afin de se protéger les yeux et se laissa entrainer dans sa chute. Il sentait les menues branches se pliaient sous son corps, il glissait de l’une a l’autre, elles le fouettaient sauvagement, mais il ignorait la douleur, il sentait que sa vitesse ralentissait un peu, les  branches s’accrochaient a ses jambes, a ses bras le retenaient un instant, puis le laisser tomber de nouveau, il continuait de dégringoler, peut-être de moins en moins vite, du moins il voulait y croire.
     Soudain, le souffle lui manqua, là, en travers de son chemin vers le sol, une branche énorme le stoppa net dans sa descente, il eut l’impression que sa poitrine explosait, qu’il se désarticulait comme un pantin. La douleur augmenta encore, un trognon de branche, cassée probablement par quelque orage, il y a longtemps, lui entrait dans la poitrine. Il n’avait plus de force, il n’était que douleur, il oscilla un moment et finalement continua de tomber de branche en branche avant de finalement atterrir sur le sol brutalement.
     Sous lui, il sentait la mousse humide, au-dessus il voyait les branches de l’arbre qu’il venait de traverser, tout autour de lui la forêt était imprégnée de cette odeur typique de l’Amazone, cette odeur d’humidité, d’humus, de soleil et de vie. Malgré la douleur de sa poitrine, il essaya de respirer cette odeur, cette odeur de liberté.
     Il avait mal partout, mais finalement ne souffrait pas du tout, il essaya sans succès de remuer les jambes ou les bras, sa poitrine était en feu, et il sut sans le moindre doute que la mort était la et que pour lui tout était finit.
     Pendant quelques minutes ou peut-être quelques secondes, il repartit vers son passé… il n’avait jamais connu la liberté…  dès sa naissance il était prisonnier de son bidonville, de la faim, de la peur… puis a huit ans prisonnier à l’école pour vagabond, puis en maison de correction et ensuite de prison en prison… juste quelques rares moments de temps en temps dans la rue, mais même là il n’était pas libre, coincé par la peur d’être reconnu et repris… toute sa vie il avait été prisonnier, mais là, finalement, pour quelques secondes, pour quelques longues secondes, pour un moment qui n’en finissait pas, il avait pu y croire, vraiment y croire, et il avait  été libre, libre, libre …
     Ramon grimaça de douleur, il savait qu’il était fichu, son plongeon aurait pu réussir, mais il y avait eu cette branche qui lui avait défoncé la poitrine. Pourtant sur les lèvres il avait un mince sourire, comme un sourire de bonheur, Il ferma les yeux, il respirait et sentait cette bonne odeur humide, sa main se crispa sur la mousse, quelque part un oiseau chantait, il mourut très vite, mais avant de mourir il répéta encore trois fois de moins en moins fort… ‘’LIBERTAD’’
 
Pérou  –  Pucallpa  -- Octobre 2010

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